Survie

Le plus grand groupe Béké mis à nu

Un rapport pour « désarmer GBH »

(mis en ligne le 29 janvier 2026) - Alexandre Decroix

Une précieuse enquête militante s’attaque au célèbre groupe Bernard Hayot, dévoilant une concentration économique d’une ampleur inédite dans les territoires coloniaux français.

En septembre dernier sortait un rapport au titre incisif : «  Désarmer GBH » – GBH pour Groupe Bernard Hayot. Le fruit de la collaboration entre l’Observatoire Terre-Monde, association d’écologie politique qui « analyse les rapports de domination issus de l’histoire coloniale » et Vous n’êtes pas seuls (VNPS), qui « vise le démantèlement du capitalisme industriel pour mettre fin au désastre écologique ». C’est à cette dernière, avec l’association Lanceur d’alerte, que l’on doit la publication des comptes consolidés de GBH fin janvier 2025. Une sacrée victoire en soi : il aura fallu la mobilisation de plus de 1000 plaignants et une médiatisation internationale pour forcer le plus puissant groupe béké [1] à enfin rendre ses comptes publics.
Cette bataille juridique s’inscrit dans un mouvement social d’importance en Martinique contre la vie chère, initié par le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC) à partir de septembre 2024«  [2]-. Pour rappel, sur l’île, les denrées alimentaires y sont près de 40 % plus chères que dans l’Hexagone (Mediapart, 20/09/2024).
Or, les comptes de GBH montrent que l’empire béké pèse lourd dans l’étouffement économique de l’île. Car, si la population martiniquaise souffre, le groupe Bernard Hayot lui, ne s’est jamais aussi bien porté. Chiffre d’affaires ou résultat net, les résultats du groupe sont en hausse constante depuis 2019. En cumulé, il a réalisé près d’1 milliard d’euros de bénéfices depuis 2018. Or, VNPS nous rappelle que les marges réalisées par le groupe sont exceptionnelles : « 34,4 % du CA en 2023, équivalente à celle de 2022. À titre de comparaison, celle de Carrefour est d’environ 20 % en 2023 et 2022 ».
Si la grande distribution a bien souvent été au cœur de la lutte contre la vie chère (GBH détiendrait entre 38 et 45 % des parts de marché dans la grande distribution généraliste en Martinique), le rapport révèle l’étendue de la domination du groupe sur l’ensemble de l’économie des « Antilles françaises ».

GBH une affaire martiniquaise

Rien qu’en Martinique, ce sont 189 sites rattachés à GBH qui sont référencés. Quelques noms bien connus dans l’Hexagone, comme le rhum Clément, côtoient le chocolat Elot, considéré comme un « produit local », ou encore la société Somarec, qui distribue notamment des pneus et dispose de près de 30 établissements en Martinique. L’automobile est d’ailleurs un secteur particulièrement juteux pour l’empire béké, qui ne compte pas moins de 49 établissements dans ce secteur, dont 8 de location de voitures rien que dans l’aéroport ou à proximité. Le touriste à peine atterri a toutes les chances de nourrir d’emblée l’économie coloniale !
Mais GBH sait se faire discret, disparaissant derrière le nom de ses nombreuses filiales, détenant des enseignes franchisées comme l’entreprise Socoa qui gère des boutiques Yves Rocher, ou l’Ikabam qui gère un magasin Decathlon.

…mais pas que !

Si la famille Hayot est bien originaire de Martinique, elle ne s’est pas contentée de ce seul marché. La carte mentionne ainsi 123 sites en Guadeloupe, 69 en Guyane, 118 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie… et 268 à La Réunion ! Le groupe y suit le même modèle qu’en Martinique : multiplication des franchises et des filiales, comme avec la SDRR et ses onze enseignes La Brioche dorée à La Réunion.
Le rapport mentionne également des activités en Afrique sans que les établissements ou sociétés en question ne figurent sur la carte. Pour autant on sait que le groupe suit une stratégie d’implantation sur le continent, notamment via des activités liées (encore) au secteur automobile : Algérie, Maroc, Ghana, Côte d’Ivoire…

Un « monopole béké »

L’enquête ne se limite pas à la holding et ses filiales, mais révèle des liens d’influence bien plus vastes, décrivant un véritable « monopole béké » fait de liens tentaculaires entre familles héritières. Mentionnons par exemple la proximité avec la famille Huyghues-Despointes, avec laquelle GBH se partage, via sa holding Safo, la propriété de la Société guadeloupéenne du froid – et ce alors même que les deux groupes sont censés être concurrents sur le secteur de la distribution sur l’île…
Ce «  monopole béké », structuré depuis la période de l’esclavage et toujours solide aujourd’hui, a donc des effets qui se traduisent directement par le coût excessif de la vie et l’étouffement économique des populations antillaises. Une économie coloniale en pleine forme qu’il faut effectivement urgemment documenter… et démanteler !


Le rapport est consultable sur le site web de VNPS : vous-netes-pas-seuls.org


Au moment où nous bouclons ce numéro, nous apprenons que le Parquet national financier a ouvert une information judiciaire visant GBH pour « escroquerie en bande organisée  », « abus de position dominante » et « entente ». En cause, des bénéfices suspects du conglomérat, notamment sur le marché automobile.

Je soutiens Survie

[1Les Békés sont les Blancs nés aux Antilles, descendants des premiers colons esclavagistes. Très minoritaires (ils ne représenteraient que 1 % de la population de Martinique), ils détiennent cependant un immense pouvoir économique.

[2Le combat contre la vie chère est cyclique aux Antilles », Billets d’Afrique n°349 (été 2025)

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