Survie

Une démocratie confisquée sous le regard complice du monde

(mis en ligne le 5 janvier 2026) - Arol Ketchiemen

Retour sur la « réélection » à la tête du Cameroun de Paul Biya, dictateur nonagénaire soutenu depuis toujours par Paris, et sur les évènements sanglants qui ont suivi. Une nouvelle tragédie pour le peuple camerounais, dans l’indifférence générale.

Le 12 octobre 2025, les Camerounais se sont rendus aux urnes pour élire leur président. Ce scrutin, qui aurait dû marquer un tournant démocratique majeur dans l’histoire politique du pays, s’est une nouvelle fois transformé en une mascarade électorale. Tous les éléments disponibles – procès-verbaux, décomptes publiés par les scrutateurs, remontées des bureaux de vote, observations de la société civile – convergent vers un constat limpide : Paul Biya, au pouvoir depuis quarante-trois ans, a été battu dans les urnes par son challenger et ancien ministre Issa Tchiroma Bakary.

Pourtant, conformément à un scénario désormais parfaitement huilé, la volonté populaire a été méthodiquement inversée. Après deux longues semaines de tractations opaques, de recompositions chiffrées et de manipulations en coulisse, le Conseil constitutionnel, entièrement inféodé à l’exécutif, a proclamé la « victoire » du président sortant avec 53,66 % des suffrages, contre 35,19 % pour Issa Tchiroma Bakary. À 92 ans, Paul Biya entame ainsi un huitième mandat consécutif, devenant officiellement le plus vieux chef d’État en exercice dans le monde.

Une machine à frauder perfectionnée au fil des scrutins

Depuis l’élection présidentielle truquée de 1992, la première après la mise en place d’un multipartisme encadré dans le pays, Paul Biya et son régime n’ont cessé de perfectionner une machine méthodique, organisée et systémique de fraude électorale.

Au Cameroun, les résultats n’arrivent jamais le soir du scrutin. Il faut attendre au moins deux semaines. Deux semaines pour manipuler les chiffres, réécrire les procès-verbaux, ajuster les taux de participation et fabriquer une victoire conforme aux intérêts du pouvoir. Ce schéma s’est répété pour toutes les élections – présidentielles, législatives, municipales – sans exception.

Toute tentative de contestation est réprimée avec une violence inouïe. Les manifestations dénonçant les mascarades électorales sont systématiquement dispersées par la force, au prix de nombreux morts et blessés. Pendant ce temps, la communauté internationale, loin de s’alarmer, s’empresse de féliciter le régime, validant de facto chaque hold-up électoral.

L’élection présidentielle de 2025 devait suivre le même scénario. Mais cette fois, un élément est venu perturber la mécanique bien huilée de la fraude : la circulation instantanée de l’information. Grâce aux réseaux sociaux, aux smartphones et à l’engagement de milliers de scrutateurs, les procès-verbaux ont été photographiés et diffusés immédiatement après la clôture des bureaux de vote. Le décompte parallèle s’est imposé dans l’espace public.

Les chiffres sont sans appel : Issa Tchiroma Bakary a largement remporté le scrutin. Face à cette réalité, le régime a déployé la redoutable machine de la fraude opérée lors de la phase de consolidation nationale des résultats.

Une fraude électorale fondée sur la manipulation des chiffres

L’analyse des résultats officiels de l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 révèle une fraude institutionnelle. En plus des bourrages des urnes, des votes multiples visibles dans les bureaux de vote, il y a aussi une manipulation des chiffres opérée après le scrutin, lors de la centralisation et de la proclamation des résultats. Cette méthode permet de transformer des votes réels en résultats officiels favorables au pouvoir en place.

Un premier signal d’alerte réside dans l’écart inexpliqué entre les chiffres publiés par l’Elecam, l’organisme en charge des élections au Cameroun (7 845 622 inscrits), et ceux du Conseil constitutionnel (8 082 692 inscrits), soit plus de 237 000 électeurs de différence. Cette manipulation du fichier électoral crée une base artificielle permettant ensuite d’ajuster la participation et les suffrages selon les besoins du régime.

Par ailleurs, dans de nombreux départements remportés par Paul Biya, les taux de participation dépassent largement 70 % [1], accompagnés de scores dépassant parfois 90 %. Ces résultats sont particulièrement surprenants dans des régions marquées par l’insécurité ou une forte abstention lors des élections précédentes. Les performances de Paul Biya dans les régions anglophones, pourtant marquées par des violences et des revendications sécessionnistes depuis 2016, sont ainsi saisissantes. Il y engrange 327 792 voix contre 19 400 pour Issa Tchiroma, avec des scores extrêmes comme dans le Ndian (99 %) ou le Ngo-Ketunjia (93,5 %). Cette association de fortes participations et de scores extrêmes constitue un indicateur classique de résultats artificiellement gonflés.

Autre arme du pouvoir : l’altération des procès-verbaux qui lui sont défavorables. Plusieurs procès-verbaux locaux attribuent la victoire à Issa Tchiroma dans des départements clés. Pourtant, les chiffres proclamés par le Conseil constitutionnel inversent ces résultats, attribuant des dizaines de milliers de voix supplémentaires à Paul Biya. Le cas du Nyong-et-Kellé illustre clairement cette méthode, avec plus de 22 000 voix ajoutées à Biya par rapport aux documents issus du terrain.

Dans les grandes zones urbaines et les bastions de l’opposition, les chiffres officiels réduisent également les marges d’Issa Tchiroma ou inversent directement les résultats, comme dans les départements du Mfoundi et la Bénoué. Pris ensemble, ces éléments montrent l’existence d’une machine frauduleuse coordonnée, combinant bourrage des urnes, manipulation du fichier électoral, inflation de la participation et modification des résultats. En réalité, Paul Biya n’a même pas atteint les 30 % des suffrages exprimés.

Une répression sauvage et sanglante

Face à cette nouvelle confiscation de la souveraineté populaire, des foules importantes se sont levées à travers le pays [2]. La réponse du régime a été immédiate, brutale et meurtrière. À l’heure où nous écrivons, le bilan provisoire fait état de plus de soixante morts, de centaines de blessés et de plus de deux mille arrestations arbitraires selon différentes sources (ONG, collectifs d’avocats…) [3].

Parmi les personnes arrêtées figurent des responsables politiques, des intellectuels et des militants de la société civile : Djeukam Tchameni, Jean Calvin Aba’a Oyono, Parfait Mbvoum, Florence Titcho… Et Anicet Ekanè, que le régime laissera mourir en prison [voir l’encadré ci-dessous], Leur seul tort : avoir réclamé la vérité des urnes.

Le silence de la France et de la communauté internationale

Face à cette crise postélectorale majeure et à ces violations flagrantes des droits humains, la réaction internationale est consternante. Un silence complice. La France, qui parraine le régime camerounais depuis des décennies, s’est contentée d’un timide communiqué.

Cette attitude n’est pas anodine. Elle prolonge un système de dépendance postcoloniale où les autocrates africains savent pouvoir compter sur la complaisance de leurs anciens tuteurs. Tant qu’aucune rupture diplomatique ne menace, le régime Biya peut continuer de réprimer sans crainte.

Paris porte une responsabilité directe dans la tragédie camerounaise. Le matériel militaire fourni au Cameroun dans le cadre de la coopération antiterroriste est aujourd’hui détourné pour écraser des manifestants. En juin 2025, à quelques mois de l’élection, la visite à Yaoundé du général Hubert Bonneau, directeur général de la gendarmerie française, illustre la persistance d’une coopération sécuritaire étroite avec un régime qui n’hésite pas à retourner ces moyens contre son propre peuple. Le contribuable français doit savoir que son argent sert, indirectement, à financer une répression sanglante.

La quasi-indifférence des grands médias internationaux est encore plus insidieuse. Rares sont les chaînes d’information française qui s’émeuvent de la situation. Et les grands journaux nationaux se contentent, à quelques exceptions près, de publier sur leurs sites Internet de sèches dépêches AFP, rapidement enfouies dans le flux de l’actualité. Le Cameroun ne fait pas la une. Ce qui n’est pas vu n’existe pas et peut être impunément réprimé.

Ce désintérêt médiatique traduit une hiérarchie implicite des tragédies humaines, où certaines souffrances méritent l’attention du monde et d’autres non. Dans le cas du Cameroun, ce silence médiatique amplifie la solitude d’un peuple pris entre la brutalité d’un régime vieillissant et l’indifférence du monde.

Une crédibilité démocratique en lambeaux

Ce qui se joue aujourd’hui au Cameroun, c’est la crédibilité même du discours démocratique occidental. Comment prétendre défendre la liberté et la dignité humaines, le respect des libertés politiques tout en soutenant par le silence, la coopération sécuritaire ou la realpolitik des intérêts économiques et stratégiques, un régime qui tire à balles réelles sur sa population et organise méthodiquement l’élimination des opposants politiques ?

L’assassinat d’Anicet Ekanè en détention marque une ligne rouge franchie dans l’horreur. Les responsabilités sont connues, la chaîne de commandement est identifiée. Cette situation exige des mesures immédiates, y compris des sanctions ciblées.

Anicet Ekanè est mort privé d’oxygène. Sous Paul Biya, les Camerounais ne respirent plus sous le regard complice du monde.


Anicet Ekanè : une mort organisée en détention

Figure historique du multipartisme camerounais, militant de l’UPC, héritier politique de Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié et Ernest Ouandié, Anicet Ekanè incarnait une mémoire vivante des luttes contre le néocolonialisme et pour la démocratie.

Il est mort le 1er décembre 2025 en détention, provoquant un choc profond dans la société camerounaise.

Arrêté le 24 octobre, il n’avait jamais été présenté à un juge, jamais inculpé, et était détenu en dehors de tout cadre légal. Âgé de 74 ans, souffrant de graves pathologies respiratoires et cardiaques, il nécessitait un plateau technique de soins inexistant dans son lieu de détention. En toute connaissance de cause, les autorités ont confisqué ses dispositifs médicaux, notamment son extracteur d’oxygène. Il est ainsi mort lentement, par privation volontaire de soins.

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