Survie

Décoloniser l’espace public... et la gauche : l’exemple lillois

De Faidherbe à Mitterrand 

(mis en ligne le 7 mars 2026) - Survie Nord

En 2026, l’espace public de la capitale des Flandres continue de rendre hommage à des figures sanglantes de la colonisation. Une situation qui met en lumière les errances de la gauche lilloise et française dans son ensemble, la ramenant à ses démons aussi bien passés qu’actuels.

Partout en France, comme dans le reste de l’Europe et jusqu’aux Amériques, les élus locaux sont encombrés par les vieilles statues coloniales que leur ont léguées leurs prédécesseurs. Pendant des décennies, pendant des siècles même, il était de bon aloi de célébrer au cœur des métropoles ces grands hommes qui avaient jadis conquis le monde et soumis les lointaines peuplades de « races inférieures ». Ainsi furent érigées, non sans fierté, des milliers de statues glorifiant des colonialistes, des esclavagistes, des tortionnaires et autres génocidaires.
Mais, aujourd’hui, ces monuments font tache. Si les édiles réactionnaires ne voient évidemment aucun problème, et commémorent avec une joie intacte les atrocités perpétrées par leurs aïeux, d’autres – qui se revendiquent du « progressisme » et de l’« humanisme » – commencent à être gênés aux entournures. Peut-on célébrer un crime contre l’humanité au cœur même d’une ville « de gauche » ? Peut-on tolérer la statue géante d’un colonialiste sanguinaire quand on se dit « antiraciste » ?

Illustration : La Brique

Un exterminateur colonial domine la place de la République

Voilà le genre de questions que se posent les candidats à la mairie de Lille depuis quelques années. Depuis, du moins, qu’a émergé dans la capitale des Flandres un collectif baptisé « Faidherbe doit tomber ». Créé en 2018, ce collectif inter-associatif conteste la présence de l’imposante statue équestre qui célèbre le colonialiste Louis Faidherbe (1818-1889) et qui surplombe – ô symbole – la place de la République.

La carrière coloniale de Faidherbe, célébrée en son temps, a par la suite été remisée au second plan. Si un monument a été érigé en son honneur en 1896, souligne encore aujourd’hui la municipalité socialiste de Lille, c’est pour honorer son héroïsme, à la tête de l’Armée du Nord, face à l’invasion prussienne en 1870-1871. Voyez vous-mêmes ! La statue ne célèbre-t-elle pas explicitement – et exclusivement – les batailles de Pont-Noyelles (décembre 1870) et de Bapaume (janvier 1871) au cours desquelles il s’est illustré ?
Il ne faut pourtant pas gratter longtemps pour découvrir que ces quelques semaines d’escarmouches anti-prussiennes cachent quarante ans de colonialisme forcené. Comme nombre des officiers français du XIXe siècle, c’est en effet aux colonies que Faidherbe a fait ses premières armes.
Dès les années 1840, il participe à la conquête de l’Algérie sous la tutelle des sanguinaires généraux Thomas Bugeaud et Armand de Saint-Arnaud. « Vous voyez une guerre d’extermination et, malheureusement, il est impossible de la faire autrement, écrit-il à sa mère en 1844. Après bien des tentatives pour lui inspirer le respect du droit des gens, on est réduit à dire : un Arabe tué c’est deux Français de moins assassinés [1] » Forte de pareilles maximes, qui justifient les pires exactions – pillages, viols, massacres, enfumades, destruction de villages, décapitation de rebelles, etc. –, l’armée française extermine des centaines de milliers d’Algériens au cours de ces années terribles [2].
Après un passage en Guadeloupe, Faidherbe est affecté au Sénégal, où la présence française se limite encore dans les années 1850 à quelques comptoirs commerciaux. Objectif : conquérir l’intérieur des terres et mater les peuples rebelles qui amputent les profits des négociants français.
Faidherbe exporte donc au Sénégal les méthodes qu’il a apprises en Algérie. Les expéditions militaires se succèdent, avec leur cortège d’atrocités. « Si un pillage est commis par les habitants d’un village, tout le pays auquel appartient le village en est responsable et doit s’attendre à toute espèce de représailles de notre part  », explique-t-il par exemple. «  Rien ne peut donner une idée de la terreur que notre poursuite inspira à ces malheureuses populations, entraînées dans cette guerre par quelques chefs vendus aux Maures  », commente-t-il encore.
Gouverneur du Sénégal à deux reprises (en 1854-1861, puis en 1863-1865), Faidherbe est étrangement décrit comme un « bâtisseur » et jouit même – aujourd’hui encore – d’une réputation de « négrophile ». Disposant de moyens financiers limités, à une époque où les dirigeants français hésitent encore à investir dans l’expansion africaine, le gouverneur doit en effet s’appuyer sur les forces locales pour mener à bien son « œuvre coloniale ».
Après avoir semé la terreur dans l’arrière-pays, il joue donc la carte de la séduction des élites locales, qui acceptent pour certaines de lui servir de relais et de lui fournir de la chair à canon (Faidherbe, s’inspirant des tirailleurs indigènes d’Algérie, crée le célèbre corps des « tirailleurs sénégalais » en 1857).
Faidherbe est également « négrophile », si l’on peut dire, dans sa chambre à coucher. S’étant entiché d’une Sénégalaise de quinze ans – nommée Dioconda Sidibé –, il devient en 1857 père d’un fils métis, auquel il donne son prénom et son nom (Faidherbe junior mourra à vingt-quatre ans de la fièvre jaune).Cet « amour » des Africains(e)s ne l’empêchera pas, quelques années plus tard, de développer les pires théories racistes dans d’innombrables revues scientifiques. « L’infériorité des Noirs provient sans doute du volume relativement faible de leurs cerveaux », note-t-il par exemple en 1879.
C’est donc cet homme qui vous salue sabre au clair chaque fois que vous traversez la place de la République, à Lille. Il faut dire que Faidherbe a opportunément su retourner sa veste à la chute du Second Empire. Après vingt ans au service de Napoléon III, il se met à la disposition du gouvernement de Défense nationale de Gambetta et se rallie à la République après la débâcle face aux Prussiens en 1871. Un choix évidemment apprécié des hommes du nouveau régime alors regardés avec suspicion par la plupart les officiers, encore largement fidèles au royalisme et au bonapartisme.
Faidherbe, qui se fait élire député en 1871 et sénateur en 1879, devient un symbole incontournable de la IIIe République lorsque celle-ci s’engage dans la « ruée vers l’Afrique ». L’ancien « pacificateur du Sénégal » est alors décrit comme un précurseur, et ses théories d’apparence progressiste – mais franchement racistes – sont applaudies par les élites républicaines désireuses de donner un vernis humaniste à leur gloutonnerie impérialiste.
Jules Ferry (1832-1893), chantre de la hiérarchisation des « races » et de la « mission civilisatrice » de la France, compte parmi ses admirateurs. « J’ai étudié son œuvre africaine, […] et lutté de toutes mes forces pour que cette grande entreprise fût énergiquement continuée  », écrit-il à la mort du glorieux général en septembre 1889.

Une mairie socialiste à côté de la plaque

Pendant des décennies, la gauche française a massivement soutenu l’entreprise coloniale. Il a certes toujours existé en son sein un courant anti-impérialiste, mais celui-ci est resté minoritaire. C’est ce qui explique que si peu de « progressistes », et même de « révolutionnaires », se soient scandalisés du colonialisme et du racisme décomplexés de certains de leurs héros.
On s’étonnera par exemple que Pierre Degeyter, qui a mis en musique L’Internationale en 1888, ait pu deux ans plus tard composer un hymne à la gloire du général lillois : «  À toi Faidherbe, sois vainqueur / À ton glaive à ta vaillance / Chacun portera une fleur / Aux trois couleurs chères à la France [3]. »
On s’étonnera moins – sans doute – que François Hollande, fraîchement élu à l’Élysée en 2012, ait cru bon de placer son quinquennat sous le patronage moral du déjà cité Jules Ferry. Un choix significatif : le nouveau président et ses conseillers, croyant rendre hommage au père de l’instruction publique, ne se sont manifestement pas rendus compte qu’ils célébraient du même coup la figure tutélaire du colonialisme républicain…
La municipalité de Lille, acquise à la gauche presque sans interruption depuis 1896, incarne à son échelle cette stupéfiante cécité. Il a ainsi fallu attendre juin 2020 pour que l’équipe de Martine Aubry – alors en pleine campagne municipale – commence à prendre au sérieux les militant·e·s anti-Faidherbe.
Un changement d’attitude qui s’explique par un net changement d’ambiance : le sujet devient au printemps 2020 un sujet hautement inflammable. Dans le sillage de l’assassinat de George Floyd aux États-Unis fin mai, à Minneapolis, un mouvement mondial de protestation s’élève contre les monuments coloniaux, symboles du racisme structurel qui gangrène les sociétés occidentales.
Alors que les statues coloniales sont prises à partie des deux côtés de l’Atlantique, et parfois détruites par les manifestants, comme celle d’Edward Colston à Bristol (Grande-Bretagne), un petit vent de panique souffle jusqu’à l’Élysée. «  La République ne déboulonnera pas de statue  », tonne à la télévision le président Macron, qui annonce dans la foulée une série de lois répressives contre le « séparatisme » et missionne quelques historiens de service pour désamorcer les revendications « mémorielles ».
Martine Aubry, talonnée dans les sondages par les écologistes, adopte une stratégie comparable. Elle promet l’installation d’une « plaque » sous la statue de Faidherbe « pour expliquer ce qu’il a fait que nous honorons mais, en même temps, ce qu’il a fait que nous désapprouvons[« [Lille : Aubry envisage la pose d’une plaque explicative devant la statue de Faidherbe », BFM Grand Lille (22/06/2020).]] ».
Réélue sur un fil le 28 juin 2020, avec 227 voix d’avance sur EELV, la maire de Lille met en place une obscure « commission » chargée de rédiger en catimini la « plaque explicative  » promise. Laquelle sera effectivement posée, en toute discrétion, à la veille de Noël 2023. « La ville de Lille désapprouve l’action du général Faidherbe pendant la colonisation, lors des conquêtes et comme gouverneur du Sénégal  », peut-on y lire. Une plaque que personne ne lit bien sûr, et qui ne donne aucune précision sur les atrocités commises par le général, mais qui permet de justifier l’essentiel : la préservation de la statue… et de la bonne conscience de la gauche locale.
Au sein du collectif Faidherbe doit tomber, on s’amuse du manque d’audace de l’équipe municipale. Alors que dans le monde entier des villes retirent esclavagistes et colonialistes de leurs piédestaux, Aubry – comme Macron – espère par un hypocrite « en même temps » mémoriel pouvoir mystifier les militant·e·s antiracistes. La « plaque » installée par la mairie de Lille, comme les commissions mémorielles bidons initiées par l’Élysée, ne sert finalement qu’à enfumer les médias et à justifier le statu quo [4].
Avec sa plaque-alibi, remarque le collectif, la mairie de Lille procède exactement comme les industriels du pétrole ou de la malbouffe, qui communiquent sur les éoliennes et la salade bio pour continuer à vendre des hydrocarbures et des hamburgers aux OGM. Après le greenwashing, le memory washing [5].

Touche pas à mon pote Mitterrand

Le collectif n’arrête pas là son travail de décolonisation des esprits et des espaces publics. À l’instar des militant·e·s d’autres villes, qui publient des « petites guides » recensant les lieux de célébration du colonialisme [6], ses membres arpentent les rues de Lille carte en main. Car la capitale des Flandres, si elle n’a pas le même passé esclavagiste ou colonial que d’autres, comme Bordeaux, Nantes, Marseille ou même Paris, comptent des dizaines de rues ou de monuments chargés d’une lourde histoire.
Prenez la rue d’Isly, par exemple, qui célèbre la victoire des soldats du maréchal Bugeaud contre l’armée marocaine en 1844. Ou encore la rue Négrier, qui honorent un autre criminel : le général François de Négrier qui participa successivement à la sanglante conquête de l’Algérie et à la répression de la révolution de 1848 (au cours de laquelle il fut tué d’une balle dans la tête). Une caserne militaire – celle de la Légion étrangère – porte également le nom de ce « héros » français, à la gloire duquel la ville de Lille avait érigé une statue en 1849 (laquelle a mystérieusement disparue en 1945).
Autre intéressant lieu de mémoire, bien plus récent celui-ci : la statue de François Mitterrand, inaugurée à proximité de la gare Lille-Europe le 5 juin 1998 en présence de la famille de l’ancien président (sa femme Danielle, son fils Jean-Christophe, etc.). Les huiles du socialisme lillois n’eurent que des mots élogieux pour le héros du jour. Et on n’évoqua bien sûr ni son passé vichyste en 1942, ni son passage au ministère des Colonies en 1950-1951, ni sa défense de l’Algérie française dans les années 1950, ni son soutien à tous les dictateurs d’Afrique francophone après 1981, ni son implication dans les innombrables scandales de la Françafrique, ni sa complicité active dans le génocide des Tutsi qui fit près d’un million de morts au Rwanda en 1994.
« De Mexico à Berlin, de Jérusalem à La Baule, François Mitterrand a donné de la France l’image de la grandeur inséparable de celle de la justice et de la solidarité », expliqua plutôt Pierre Mauroy, ancien premier ministre de Mitterrand et maire de Lille à l’époque. « Si la gauche sait gouverner dans la durée, c’est aussi grâce à lui », ajouta sa première adjointe Martine Aubry, alors ministre du gouvernement de Lionel Jospin [7].
La présence de Jean-Luc Mélenchon, qui n’avait pas encore rejoint le gouvernement Jospin, aurait été parfaitement justifiée lors de ces agapes mitterrandiennes. Car le leader insoumis ne s’en cache pas : il nourrit une admiration infinie pour le premier président « de gauche » de la Ve République, comme il l’a encore rappelé à l’occasion du trentenaire de sa mort, le 7 janvier dernier : «  François Mitterrand, l’homme, me manque. […] Tant d’années après, l’affection que je lui portais est restée intacte en moi […] Le mitterrandisme était une vision de la France. Je voudrais la prolonger [8] »… Du PS à LFI, la figure de Mitterrand reste intouchable. Et sa statue indéboulonnable.

Hypocrisie et cynisme

À l’heure où les génocides reviennent dans l’actualité, alors que l’impérialisme s’affiche sans le moindre complexe, et tandis que le fascisme envahit les écrans et les urnes, la bataille des statues peut paraître éloignée des urgences du moment. Les rues, les statues et tous les monuments qui glorifient les criminels d’hier, et que nous continuons de tolérer, nous rappellent pourtant une évidence : notre histoire – celle des gauches y compris – est peuplée d’impérialistes et de génocidaires qui n’ont rien à envier à Netanyahou, Trump ou Poutine.
Ces traces de colonialisme qui marquent nos paysages urbains fonctionnent comme des révélateurs : elles témoignent de cette hypocrisie très française consistant à ne voir que les crimes des autres, à euphémiser les horreurs commises par la prétendue « patrie des droits de l’homme » et à colporter ainsi le mythe d’une France irréprochable. Une hypocrisie particulièrement perceptible à gauche, où l’on s’élève bruyamment contre les impérialistes d’Amérique, mais où l’on observe un silence pudique sur les crimes de la Françafrique.
Ce qui dérange la mairie de Lille depuis 2020, comme d’ailleurs les Verts ou Les Insoumis (qui eux non plus n’avaient jusque-là jamais manifesté la moindre intention de décoloniser l’espace public), ce n’est pas l’hommage rendu à l’une des grandes figures de l’impérialisme français ou à un président qui déclarait cyniquement, alors qu’on armait les tueurs au Rwanda, qu’« un génocide, dans ces pays-là, ce n’est pas très important ». Ce qui dérange cette gauche française, c’est qu’on rappelle le fossé qui sépare les « valeurs » dont elle se réclame et les réalités de son action, dans le passé comme dans le présent.
Car c’est cela aussi que révèlent ces statues qui peuplent nos rues : le colonialisme et l’impérialisme français n’appartiennent pas au passé. Ils se prolongent dans le présent. Ils se perpétuent dans les « outre-mer », qui fournissent à la France – fierté nationale ! – le deuxième patrimoine maritime mondial. Ils se recyclent sur le continent africain, que les politiques, les militaires et les multinationales tricolores continuent à mettre en coupe réglée. Et ils s’éternisent dans les géographies et les imaginaires hexagonaux, profondément marqués par les théories fumeuses propagées jadis par nos indéboulonnables « héros » de bronze.
La place de la République est, à Lille, l’étape finale de toutes les manifestations populaires. C’est là qu’on réclame, tout au long de l’année, la justice sociale et qu’on célèbre la solidarité avec les peuples opprimés. Combien de temps encore accepterons-nous de chanter L’Internationale sous l’œil goguenard d’un criminel contre l’humanité ?


Cet article est une co-publication avec La Brique, journal lillois de critique sociale. À retrouver au format papier tous les trois mois et sur le web tout le temps : labrique.net.

Je soutiens Survie

[1Les citations de Louis Faidherbe et de Jules Ferry proviennent du site du collectif Faidherbe doit tomber : faidherbedoittomber.org

[2Alain Ruscio, La Première Guerre d’Algérie - Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852, La Découverte (2024).

[3Cité in Bénédicte Grailles, Louis Faidherbe, général républicain et fils du Nord. Entre image d’Épinal et culte régional (1870-1914), Revue du Nord, vol. 2, n° 350 (2003).

[4Voir par exemple « À Lille, la statue du général Faidherbe “recontextualisée” », Le Parisien (16/01/2024).

[5« La pacification mémorielle d’Emmanuel Macron », Décolonisons n° 352 (novembre 2025).

[6Dans la foulée du Guide du Paris colonial et de ses banlieues (2018) en sont sortis d’autres sur Bordeaux, Marseille, Rouen, Périgueux, ou encore Le Havre (tous aux éditions Syllepse). On attend pour bientôt celui sur Toulouse

[7« Pierre Mauroy a voulu que François Mitterrand ait sa statue à Lille », Le Monde (7/06/1998).

[8« Je marche monsieur », blog de Jean-Luc Mélenchon (7/01/2026).

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