
En juillet 2025, Prison Insider, site d’informations sur les prisons dans le monde, publiait « L’ombre coloniale », une série d’articles sur l’héritage colonial des systèmes pénitentiaires. On en parle avec Clémence Bouchart, l’une des autrices de ce travail passionnant.
Prison Insider, qu’est-ce que c’est ?
Clémence Bouchart : Il s’agit d’une plateforme d’informations sur les prisons dans le monde, créée en 2015 à la suite de la disparition de la dimension internationale de l’Observatoire international des prisons (OIP). L’objectif de cette association française est d’informer sur les prisons et notamment de produire des analyses comparatives ou encore des témoignages sur les conditions de détentions d’un pays à l’autre.
Pourquoi les pays colonisateurs ont-ils exporté leurs systèmes carcéraux ?
Avant le 18e siècle, dans divers pays, la prison est généralement un lieu pour enfermer des personnes dont on ne sait pas quoi faire – malades, nomades, personnes atteintes de problèmes de santé mentale ou indigentes… – et non le résultat d’une sanction pénale.
Ce sont les Lumières qui apportent en Europe cette idée de peine, et d’une peine égale pour toutes et tous. Avec la colonisation, cette pratique de l’enfermement est exportée dans des endroits qui n’ont pas ou peu cette pratique pour régler les conflits. Ce qui est préexistant, ce sont d’autres systèmes qui cherchent souvent à restaurer plutôt qu’à punir : amendes, reconnaissance de l’infraction, processus de réconciliation sociale… Le rôle du juge peut-être changeant selon l’infraction, car ce n’est pas une profession en tant que telle.
Le discours des puissances coloniales est de moderniser le droit, d’apporter un cadre juridique dans des pays qui sont structurés autrement. On fait passer ça pour un élan de modernité. Les personnes colonisées sont décrites comme des sauvages qui ne connaissent pas le droit, à qui il faut apporter la civilisation. On change tout ce qui existe pour quelque chose considéré comme meilleur et plus avancé.
L’enfermement carcéral est emmené dans les colonies, car il sert plusieurs objectifs. D’abord, la répression politique. Le but premier des dispositifs coloniaux est de réprimer les résistances des personnes colonisées, de déstructurer ce qui existait en termes de pouvoir, d’autorité, de gestion des conflits, et d’installer finalement le désespoir. Parfois, les prisons ont été les premiers bâtiments construits, avant tous les autres, par exemple au Kenya.
Dans les territoires colonisés, on va contraindre les personnes, réprimer celles qui sont hostiles à l’obligation de travailler ou qui s’opposent à la colonisation, et criminaliser les pratiques de la population dite indigène. C’est notamment le rôle joué par le code de l’indigénat, instauré en 1887, qui soumet la population à l’impôt et au travail forcé tout en criminalisant des comportements liés aux coutumes ou aux mœurs. Des personnes peuvent ainsi être punies pour ce qu’elles sont en quelque sorte, comme le port ou non port de certains vêtements.
Le processus colonial remplit aussi un rôle capitaliste : mettre les personnes colonisées au travail et leur faire accepter les règles de l’entreprise. C’est la Compagnie des Indes orientales qui introduit la première prison des Indes en cours de colonisation, souligne ainsi Sarah Belal de Justice Project Pakistan. Celle-ci est construite avant même que les autorités britanniques ne prennent le contrôle de l’Inde !
Parquer les personnes facilite le travail forcé. Les prisons et les bagnes alimentent les chantiers, les plantations, et les infrastructures. L’incarcération se double ainsi d’une logique économique, dans laquelle les corps emprisonnés sont mis au service du développement colonial.
Dans la même logique, celles et ceux qui refusent de payer l’impôt sont criminalisés. Zae Fidele, chercheur ivoirien, parle ainsi de briser l’hostilité des populations face à l’impôt. Ça vaut aussi pour les Européens, mais eux auront des conditions de détention meilleures que les Ivoiriens.
Un autre rôle des colonies est d’expérimenter des lois qui pourront être ensuite ramenés dans les pays colonisateurs. Contrôle du corps, discipline, sévices, punition : tous ces dispositifs-là sont testés là-bas. La manière de les appliquer dans les sociétés dites modernes par la suite n’est qu’une sophistication de ce qui a d’abord été mis à l’épreuve dans la colonie et qui a « fait ses preuves ».
« Parfois, les prisons ont été les premiers bâtiments construits, avant tous les autres. »
Comment cette exportation d’un modèle carcéral s’est mis en place ? Et est-ce que cela perdure ?
Les dispositifs législatifs, les codes pénaux, les institutions ont été appliqués aux pays colonisés. Par exemple, on a importé la « criminalisation des délits mineurs », comme le vagabondage, la mendicité, la vente à la sauvette, les dettes impayées… ce qui contribue à criminaliser la pauvreté.
Dans beaucoup d’anciennes colonies françaises, l’oisiveté va être sanctionnée : traîner dans la rue, ne pas être occupé à une activité, le vagabondage. Et ces dispositifs sont souvent restés en vigueur après les indépendances. Un rapport sur ce sujet a d’ailleurs été cosigné en juin 2025 par quinze organisations, au sein de la Fiacat [1]], appelant à dépénaliser les délits mineurs au Bénin, au Cameroun, au Congo, en Côte d’Ivoire et à Madagascar.
Le sociologue Roberson Edouard a démontré qu’en Haïti aussi, les lois sont restées les mêmes après l’indépendance, et ce alors même qu’elles s’appuyaient sur des critères raciaux ou de statut social. Faute de temps dans le moment post révolutionnaire pour réviser entièrement le code civil, le code pénal et la constitution, on a fait des adaptations sans réformer en profondeur. Selon Roberson Edouard, c’est la raison pour laquelle « les mulâtres riches du pays ne se trouvent pas en prison, car ils et elles ne sont pas justiciables du droit commun haïtien ».
Ainsi, les personnes principalement visées par le pouvoir colonial continuent de l’être : pauvres, nomades, oisifs… Encore aujourd’hui, ces infractions mineures représentent 25 % des affaires traitées par la justice haïtienne, les jeunes occupant des emplois précaires représentent la grande majorité des personnes condamnées pour ces délits.
Par ailleurs, dans de nombreux pays, les établissements pénitentiaires datent de la période coloniale, et le nombre de personnes incarcérées n’a cessé d’augmenter depuis, menant à d’importants problèmes de surpopulation carcérale ! En Côte d’Ivoire, 80 % des prisons datent de la période coloniale.
Donc aujourd’hui l’héritage colonial est partout : dans les lois, les bâtiments… Qu’en est-il dans les pratiques et les rapports de pouvoir ?
Oui. Si l’on prend par exemple la situation pénitentiaire française, elle est terrible de manière générale, mais encore pire dans les territoires d’outre-mer qui souffre d’un abandon de l’État et où les établissements pénitentiaires sont confrontés à des difficultés plus importantes que ceux de l’Hexagone, notamment en matière de vétusté et de surpopulation. « C’est très lié au système colonial, parce que le besoin de punir est beaucoup plus important », constate Samuel Tracol membre du groupe de recherche Colonisation pénale en Amérique latine et aux Caraïbes.
En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, l’État s’est vu condamner à plusieurs reprises en raison des conditions de détention indignes du centre pénitentiaire de Nouméa, le Camp Est. Des personnes détenues y sont placées par exemple dans des containers annexés aux bâtiments d’un ancien bagne ouvert en 1864, souligne l’OIP. Le territoire compte 2,5 fois plus de personnes détenues par habitant·e que l’Hexagone et la très grande majorité sont kanak.
« Aujourd’hui, les personnes incarcérées sont majoritairement des personnes descendantes de colonisé⋅e⋅s. »
Vous expliquez dans « L’ombre coloniale » que les modèles occidentaux de justice punitive continuent aujourd’hui encore à être exportés…
Oui, les États-Unis, qui sont très critiqués pour leur modèle carcéral, proposent des formations, du personnel pour gérer les situations d’urgence ou les conflits, des architectures-types, des dispositifs de sécurité… Cela constitue un énorme business.
Beaucoup de rapports ont montré que suite à ces formations, des personnels pénitentiaires ont été accusés de bafouer les droits humains : isolement, cachot, mitard, non-respect de la dignité des personnes. L’exportation de méthodes, les conférences internationales, mais aussi les financements qui sont mis en place par les instances internationales contribuent à standardiser un modèle répressif bien souvent déconnecté des réalités locales, car répondant d’abord aux exigences des pays qui financent.
Un exemple développé par Roberson Edouard : les États-Unis ont vendu à Haïti un outil qui sert à ficher les gens – prises de photos, d’empreintes… Ils s’en servent désormais pour refuser des visas d’entrée sur leur territoire aux personnes qui sont passées par le système carcéral haïtien !
Que ce soit dans les anciens pays colonisés ou au sein des ex-puissances coloniales, est-ce qu’il est possible d’établir un rapport statistique sur les personnes incarcérées et le fait qu’elles soient des descendantes de colonisé·e·s ou d’esclaves ?
Les personnes incarcérées sont en effet majoritairement des personnes descendantes de colonisé·e·s, et ces statistiques sont vraiment valables partout : aux États-Unis (le taux d’incarcération des Noirs américains dans les prisons d’État était, en 2021, près de cinq fois supérieur à celui des Blancs américains), au Canada (où la moitié des femmes incarcérées sont autochtones alors qu’elles ne représentent que 5 % de la population féminine du pays)… En Australie, les personnes aborigènes et insulaires du détroit de Torrès représentaient 33 % des personnes détenues en juin 2023 contre 3,8 % de la population générale australienne…
En France, nous ne disposons pas de statistiques ethniques, mais de nombreuses analyses montrent que les personnes racisées sont là aussi beaucoup plus incarcérées que les autres. Les populations qui ont été ciblées dès le début de la colonisation continuent d’être ciblées.
Propos recueillis par Élise Baumard & Amélie Pascal
[1] [La Fédération internationale des Acat (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture)