Survie

Mirage fossile dans les Outre-mers

(mis en ligne le 16 mars 2026) - Benoît Godin, Jean Boucher

Relancer la recherche et l’exploitation de pétrole et de gaz dans les collectivités ultramarines ? C’est ce que propose un projet de loi, adopté par le Sénat, pour remédier au sous-développement chronique de ces territoires. Sans se soucier ni de leur environnement, ni de leur droit à décider par et pour eux-mêmes.

Le 29 janvier, le Sénat a adopté une proposition de loi (PPL) portée par le groupe macroniste et soutenue par la droite dans son ensemble, « visant à lever dans les territoires d’outre-mer l’interdiction de recherche, d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures » inscrite dans la loi dite Hulot de 2017 [1].

À l’époque déjà, le Sénat avait tenté, lors de l’examen du texte, de soustraire à cette interdiction (toute relative [2]) les outre-mers, ainsi maintenus dans un très colonial statut de pourvoyeur d’énergies et de matières premières au profit de la « métropole ». Les sénateurs reviennent aujourd’hui à la charge, dans une situation internationale nouvelle, marquée notamment par la guerre en Ukraine et la course aux énergies fossiles, relancée par Trump et son sinistre slogan « Drill, baby, drill » (« Fore, bébé, fore).

Évoquant ce contexte, la commission des affaires économiques du Sénat avait adopté ce texte écocide quelques jours avant son examen en séance plénière en arguant que la loi Hulot « n’a pas eu l’effet d’entraînement escompté » sur les autres pays et qu’au contraire, plusieurs des concurrents de la France ont décidé de relancer exploration et exploitation pétrolières et gazières. Selon la commission, « la découverte de gisements d’hydrocarbures liquides ou gazeux exploitables [permettrait] de contribuer à la souveraineté énergétique de la France et de générer des recettes qui participeraient utilement au développement des territoires ultramarins ».

Boniment colonialiste

Un boniment colonialiste éculé pour justifier un pillage des ressources censé donc autant profiter à la France qu’aux pays et peuples colonisés de ses outre-mers. Le principal instigateur de cette PPL, le sénateur macroniste de Guyane Georges Patient, n’a ainsi pas hésité à invoquer le sous-développement et la pauvreté des territoires ultramarins – victimes, selon lui, non de leur dépendance coloniale mais de « la bonne conscience écologique de la France ». Il a notamment fait miroiter le développement économique de ses voisins du Suriname, du Brésil, et du Guyana (« en passe de devenir un petit Qatar », dixit La Tribune du 23 janvier), tous producteurs de pétrole. L’élu n’a cependant pas précisé que leur essor économique est (ou sera) loin de profiter aux populations de ces territoires, en dehors d’une infime élite – les grands groupes pétroliers restant évidemment les seuls vrais gagnants de l’affaire.

« Les territoires d’outre-mer méritent mieux que le mirage fossile », ont réagi onze ONG, dont Survie, dans un communiqué de presse commun (28/01) qui rappelle que cette levée d’interdiction est évidemment « incompatible avec l’urgence climatique » et souligne que « l’exploitation des hydrocarbures expose les territoires à des risques de déstabilisation économique, sans garantie de redistribution locale, à une vulnérabilité politique accrue (corruption, phénomènes d’accaparement) ainsi qu’à des dommages environnementaux irréversibles ».

Pour les organisations, cette PPL « trahit une incapacité persistante des décideurs politiques à imaginer un autre modèle de développement pour les territoires ultramarins que celui de l’extraction, hérité de l’histoire coloniale ». Dans les territoires concernés, Mayotte Nature Environnement et Guyane Nature Environnement ont d’ores et déjà lancé une campagne « pour dire non à l’abrogation de la loi Hulot, préserver les océans et demander l’égalité de traitement des outre-mers ».

Initiative écocide… et hasardeuse

La PPL s’appuie sur l’existence de supposés gisements pétroliers au large de la Guyane et de possibles gisements gaziers dans les zones économiques exclusives de Mayotte et des îles Éparses. Des perspectives alléchantes, mais en réalité très hypothétiques. Si hypothétiques qu’à l’issue de précédentes campagnes d’exploration, le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné avait par exemple conclu : « Il n’y a pas d’hydrocarbures accessibles en Guyane. »

Le refus de l’industrie gazo-pétrolière de s’engager, du moins pour le moment, dans une aventure coûteuse et hasardeuse a sans aucun doute influencé la position du gouvernement Lecornu. Après moult hésitations, et seulement la veille de l’examen du texte, il a annoncé ne pas soutenir la PPL de ses propres élus sénatoriaux, pourtant également défendue par la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou.

Il semble que le démantèlement de la loi Hulot, symbole du prétendu engagement écologique du premier mandat d’Emmanuel Macron, posait problème du côté de l’Élysée. Cependant, on le sait, quand l’intérêt économique est avéré, le président de la République n’est guère sensible aux conséquences humanitaires et environnementales catastrophiques des activités extractives des multinationales tricolores, en Afrique ou ailleurs.

Une question de souveraineté

La droite ultralibérale n’est cependant pas la seule à demander la fin de l’application de la loi Hulot dans les outre-mers. Les deux députés guyanais, Davy Rimane et Jean-Victor Castor, qui siègent à l’Assemblée nationale notamment avec les élus PCF au sein du groupe Gauche démocrate et républicaine, la réclament également. Le 26 mars 2025, Jean-Victor Castor avait ainsi, lors des questions au gouvernement, listé les richesses possibles de son département («  or, coltan, gaz, lithium, pétrole, kaolin, bauxite ») et dénoncé une situation où, « bien que la Guyane soit dotée de multiples ressources, la France condamne les Guyanais au sous-développement ».

Une position que plusieurs médias ont rappelée à l’occasion du débat sur la PPL, en « oubliant » toutefois une précision importante : pour Jean-Victor Castor, militant indépendantiste, membre du Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale (MDES), ce n’est pas la « souveraineté énergétique de la France » qui compte, mais bien la « souveraineté économique » de la Guyane. C’est ce qu’il indique dans une lettre ouverte au premier ministre en date du 12 novembre, dans laquelle il écrit également : « Il est temps d’accorder à la Guyane une autonomie large, lui permettant de décider de l’usage responsable de ses ressources » (France-Guyane, 19/11/2025).

Un rappel nécessaire : dans cette équation complexe pour allier transition écologique et exigences sociales, c’est la volonté – et l’intérêt – des peuples ultramarins qui doit primer.

Je soutiens Survie

[1Seraient concernées par cette mesure la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique, Mayotte et La Réunion – les autres territoires ultramarins y échappant en raison de réglementations ou de transferts de compétences différents. À Wallis-et-Futuna par exemple, c’est le droit minier national qui s’applique.

[2Si plus aucun nouveau permis de recherche et d’exploitation sur terre comme sur mer n’était autorisé, les concessions en vigueur à l’époque pouvaient être prolongées jusqu’en 2040, voire au-delà pour permettre à l’entreprise de « couvrir ses coûts de recherche et d’exploitation. Une des nombreuses limites du texte, dénoncées alors par les ONG environnementales.

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