Survie

Thales, un marchand de mort made in France

(mis en ligne le 25 mars 2026) - Camille Lesaffre

« Construisons ensemble un avenir de confiance ». Cette devise est celle de l’entreprise Thales, présentée comme un champion du progrès technologique au service de la « sécurité » et de la « souveraineté » des États… En réalité, l’un des plus importants maillons de l’industrie de l’armement de la France et de son Empire qui ne veut pas mourir [1].

Crimes de guerre au Sahel, au Soudan ou au Yémen, colonisation génocidaire israélienne, militarisation des frontières… En indexant son chiffre d’affaires sur les atrocités de masse auxquelles la France et ses alliés participent ou qu’ils facilitent, l’avenir vendu par Thales n’est autre qu’un fantasme néocolonial, fasciste et mortifère.

Incarnation de cette tradition impérialiste française criminelle, Thales a été désignée cette année par la coalition Guerre à la guerre, dont Survie fait partie, comme la cible d’une grande campagne d’actions. Pour aider à agir contre cet acteur incontournable du complexe militaro-industriel, la coalition met à disposition des outils militants, notamment une cartographie interactive de toutes les implantations de Thales sur le territoire hexagonal. Dopé par la marche impériale forcée vers la guerre, le groupe vient d’annoncer le recrutement de 9 000 personnes dans le monde, dont 3 300 en France en 2026 [2].

Thales, profiteur d’apartheid et de génocide

«  Acteur majeur des secteurs de la défense, de l’aéronautique et des hautes technologies, Thales joue un rôle clé dans l’élaboration de solutions pour faire face aux défis sociétaux et environnementaux », indique le site internet du groupe. Celui-ci considère-t-il le peuple palestinien comme un « défi » ou une « crise » ? À Gaza comme en Cisjordanie, ni la colonisation, ni l’apartheid, ni le génocide ne constituent des freins à la collaboration de Thales – et donc de l’État français, actionnaire majoritaire, juste devant Dassault Aviation… dont l’État possède aussi des parts – avec Israël.

Thales fournit en effet des composants électroniques indispensables aux drones israéliens d’Elbit Systems et Israel Aerospace Industries (IAI), utilisés pour surveiller, terroriser et bombarder les Palestinien·ne·s. Malgré l’opacité et les montages de sous-traitance qui caractérisent le complexe militaro-industriel, sa place centrale et délibérée dans la chaîne de production de la violence génocidaire et coloniale israélienne se dévoile grâce à des initiatives citoyennes et militantes, à l’instar de l’ingénieux travail du collectif Stop Arming Israel France [3].

Une complicité industrielle qui fait écho à un précédent soutien à une politique meurtrière d’apartheid. Tout au long des années 1970 et 1980, l’ancêtre de Thales, Thomson CSF, a approvisionné les gouvernements racistes d’Afrique du Sud en technologies de pointe, en violation totale des embargos internationaux de l’époque. Ce sont ces informations qu’allait mettre au jour Dulcie September, militante de l’African National Congress (ANC) et représentante du mouvement anti-apartheid en France, lorsqu’elle fut assassinée le 29 mars 1988 à Paris. Ses recherches sur ces trafics d’armes – qui suivaient notamment la piste d’un missile atomique français – dessinaient un réseau de complicités remontant aux plus hauts sommets de l’État – jusqu’à la présidence française même. Cet assassinat n’a jamais été élucidé (Billets d’Afrique n°324, 01/2023).

Les récidives de Thales révèlent ainsi une impunité totale, le complexe militaro-industriel étant prêt à tout pour préserver ses marchés… quitte à vendre les technologies les plus sophistiquées aux régimes les plus criminels.

Thales, profiteur des frontières militarisées

L’obsolescence programmée de la distinction entre sécurité et défense a désigné de nouveaux ennemis de l’intérieur, créant ainsi de nouveaux champs de bataille et de nouvelles opportunités lucratives. Thales l’a bien compris. La panique raciste d’une submersion migratoire en Europe a fait exploser le budget de Frontex, l’agence de contrôle et de surveillance aux frontières extérieures de l’Union européenne (UE). Il est passé de 6 millions d’euros lors de sa création en 2005 à 922 millions en 2024... soit une multiplication par 150. Thales y réalise un lobbying insistant pour assurer son statut de fournisseur privilégié.

Outre sa participation à des « projets de recherche » européens financés par l’argent public sur la sécurité des frontières, l’entreprise est l’un des principaux architectes de la militarisation desdites frontières, et donc de la transformation des mers et pays limitrophes en cimetières et prisons à ciel ouvert. Selon le Projet des migrants disparus de l’Office international des migrations, 33 441 personnes sont mortes en Méditerranée entre 2014 et ce début d’année 2026.

Loin de construire un « avenir de confiance » pour celles et ceux en quête de meilleures conditions de vie, les systèmes de radar et de capteurs de Thales, embarqués sur les navires et les drones, sont utilisés pour les repousser, les intercepter ou les laisser mourir. L’entreprise fournit également le système de sécurité du port de Calais, l’un des espaces les plus militarisés d’Europe de l’Ouest.

L’externalisation néocoloniale du contrôle migratoire se déploie dans les pays africains via Frontex, qui y envoie des officiers de liaison et y développe des réseaux de renseignement et d’analyse. Thales est aussi actionnaire de Civipol, la société française de coopération entre le ministère de l’Intérieur et des industriels de l’armement – et organisatrice du fameux Salon du Bourget – qui a conseillé la Commission européenne en la matière. Tout comme l’Agence française de développement sur le plan juridique, Civipol a dispensé des formations en matière de « sécurité » pour lutter contre l’immigration auprès des services nigériens de police, gendarmerie, renseignement et douane. Elle propose aujourd’hui des formations dans le cadre de la lutte « contre le terrorisme » – largement utilisée pour renforcer les contrôles aux frontières – en Mauritanie, au Sénégal, au Maroc, en Tunisie…

En amont des frontières physiques, le groupe participe au développement d’Eurosur, système de surveillance mis en place par l’UE, visant à contrôler et ficher les migrant·e·s avant leur arrivée en Europe. Et ce via des applications pour smartphones, des bases de données interconnectées et des technologies expérimentales comme les pseudolites à haute altitude (ballons, drones ou dirigeables stationnant au-dessus de l’espace aérien commercial), développées avec l’Agence spatiale européenne…

Thales a notamment été propulsé dans le champ de l’identification biométrique avec l’acquisition en 2019 de la multinationale spécialisée Gemalto – accessoirement visée par une vaste enquête judiciaire pour corruption, principalement pour des marchés gouvernementaux (cartes d’identité, cartes électorales, plaques d’immatriculation) remportés de manière suspecte entre 2015 et 2019 en Afrique [4]. Malgré les dénégations, ce rachat en fait l’un des principaux collaborateurs de la politique raciste et fascisante de l’Immigration Customs Enforcement, la tristement fameuse ICE, aux États-Unis : son logiciel Ident est utilisé « pour enregistrer les données biométriques des personnes rencontrées et/ou arrêtées […] dans le cadre d’enquêtes, d’arrestations, de mises en détention, et/ou d’expulsions des États-Unis » [5].

Thales est donc un pilier essentiel de la guerre menée par les États contre les exilé·e·s, dont les moyens vont être normalisés dans le cadre de la surveillance et de la répression des voix militantes et dissidentes – rhétorique « antiterroriste » à l’appui.

Thales, profiteur de la violence impérialiste

Les systèmes de télécommunications sécurisées de Thales assurent l’interopérabilité des équipements de nombreuses armées à travers le monde : le groupe s’enrichit sur la mise en danger des peuples. Ses systèmes de ciblage ont notamment été utilisés par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, impliqués dans des crimes de guerre au Yémen ou au Soudan.

Ces armes accompagnent aussi l’armée française lors des opérations et missions extérieures, comme ce fut le cas pendant la décennie de guerre « contre le terrorisme » menée au Sahel, qui a nourri l’instabilité régionale et la violence contre les civil·e·s. Cette opération Barkhane aura été un formidable laboratoire et une vitrine pour les technologies du groupe. En plus des drones Spy’Ranger testés au Mali, sur fond de crimes de guerre commis et niés par la France, Thales fournit 25 % des équipements des avions Rafale de Dassault (radars, capteurs électro-optiques, équipements de communication, navigation et identification). Longtemps invendables, ces derniers ont trouvé les premiers d’une longue liste de clients – notamment le sanglant régime d’Al-Sissi en Égypte – après avoir été estampillés « éprouvés au combat » (« combat proven ») sur le dos des populations sahéliennes.

Après avoir passé pour la première fois le cap des 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, Thales annonce en mars 2025 vouloir « réorganiser ses capacités de soutien à l’Armée de Terre pour se préparer aux conflits de haute intensité ». La guerre est d’autant plus rentable que celle en Ukraine a libéré les discours va-t-en-guerre des politicien·ne·s européen·ne·s, toutes tendances confondues, prompt·e·s à faire du « réarmement » des empires déjà militarisés la dernière bouée de sauvetage de leur système capitaliste et colonial à bout de souffle.


Pour rejoindre la campagne « Guerre à Thales, guerre à la guerre », rendez-vous sur :
https://guerrealaguerre.net/guerre-a-thales/

Je soutiens Survie

[1Référence à l’ouvrage collectif sorti en 2021 (disponible dans la boutique en ligne de Survie).

[2« Le groupe Thales va recruter plus de 9 000 personnes dans le monde, dont 3 300 en France », France info (09/02/2026).

[4« Gemalto est visé par une vaste enquête pour corruption en Afrique », Mediapart (7/02/2023).

[5« Check News : ICE : Parrot et Thales, deux autres entreprises françaises au service de la police anti-immigration américaine », Libération (29/01/2026).

a lire aussi