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À Madagascar, un extractivisme linguistique au service de l’IA francophone

(mis en ligne le 25 mai 2026) - Antoine Dumarçay, Élio Cabello, Galla Althabégoïty

Si les récents évènements ont rappelé l’intérêt géostratégique de la France à maintenir son implantation à Madagascar, cette dernière permet également à de nombreuses entreprises tricolores d’y sous-traiter des services indispensables. Notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. 

Entre Chat GPT, Mistral ou encore Claude, le développement de l’intelligence artificielle (IA) attire aujourd’hui toutes les attentions. Mais la part importante du travail humain nécessaire à son développement est moins connue. Pour l’IA francophone, ce travail repose en grande partie sur des personnes malgaches, qui mettent ainsi leur connaissance de la langue et de la culture françaises au service d’entreprises françaises ou francophones.

Héritages linguistiques et fractures coloniales ?

Rembobinons. Avant la colonisation, plusieurs parlers issus de la même famille linguistique austronésienne coexistaient à Madagascar. Au XIXe siècle, le Royaume merina développe une administration centralisée depuis Antananarivo, unifiant une partie du pays sous son contrôle. Sa variante linguistique devient alors la première forme écrite et standardisée du malgache, utilisée dans l’administration et les échanges officiels. Les autres royaumes et régions continuent cependant à employer leurs variantes locales.

Madagascar est colonisée par la France en 1896 et placée sous son administration. Celle-ci y impose une organisation économique fondée sur l’extractivisme des nombreuses ressources de la Grande Île (café, vanille, minerais, bois…). Après l’insurrection de 1947, dont la répression violente fait jusqu’à une centaine de milliers de morts du côté malgache, Madagascar obtient officiellement son indépendance en 1960. Mais la France reste un acteur clé du pays, maintenant en partie l’organisation politique et économique coloniale à travers des élites francophones et une administration calquée sur le modèle français. La langue française reste dominante dans l’enseignement et les institutions, alors que le malgache n’est enseigné à l’école que comme une langue secondaire.

Cette « diglossie », c’est-à-dire cette pratique de deux langues aux statuts hiérarchiquement différents, renforce les inégalités sociales, le français étant surtout valorisé dans l’administration et les milieux scolaires favorisés, tandis que le malgache reste la langue majoritaire du quotidien. En mai 1972, les voix malgaches réclament la fin de cet ordre établi, en particulier dans l’enseignement. Ce qui mène à la Deuxième République et à la «  malgachisation  » engagée par le président Didier Ratsiraka, qui vise à réduire l’influence française dans l’administration, l’économie et surtout l’éducation. 

La France et la francophonie post « décolonisation »

La politique linguistique de l’État malgache reste complexe et instable, avec une hiérarchisation variable des langues selon le pouvoir en place. En 2007, le président Ravalomanana ajoute l’anglais aux langues officielles, alors que celui-ci est absent du pays. Un ajout annulé par les régimes suivants. À partir de 2010, le pays se réoriente vers la promotion de la langue française et accueille même le Sommet de la francophonie en 2016. À cette occasion, l’Observatoire malgache de la vie publique, la SeFaFi, soulignait que la population n’a cependant jamais été consultée sur la politique linguistique de son pays, alors même qu’elle soulève des enjeux sociaux fondamentaux [1].

Selon les chiffres communiqués par Clément Duhaime, numéro deux de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), seulement 6 % de la population malgache maîtrisaient le français oral et écrit en 2014. Une partie de ces Malgaches francophones appartiennent à la classe dirigeante de la nation et continuent à être formés en France – ENA, Sciences Po, ENS… – participant à maintenir la suprématie de la langue et des grandes écoles françaises. La langue française se maintient ainsi comme un marqueur social de prestige. En conséquence, un bon niveau de français est requis pour accéder aux postes prestigieux de l’enseignement, de l’administration ou pour travailler dans des entreprises étrangères.

C’est pourquoi un grand nombre de Malgaches se tournent eux aussi vers une éducation en français et « à la française » – un phénomène d’autant plus marqué que Madagascar a conservé le système de scolarité français après 1960. En 2024, d’après l’OIF, Madagascar est le pays ayant le plus grand nombre d’apprenant·e·s inscrit·e·s dans des Alliances françaises au niveau mondial. En parallèle, l’éducation primaire et secondaire privée francophone a une place prépondérante dans le pays. L’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) comptait pas moins de 22 écoles conventionnées sur l’île pour l’année 2024/2025. Une partie des élèves de ces écoles viennent ensuite poursuivre leurs études dans l’Hexagone : la même année, l’organisme de gestion des étudiant·e·s étranger·e·s Campus France dénombrait 6324 malgaches inscrit·e·s dans des établissements supérieurs en France.

La place de la francophonie a un double impact. L’image extrêmement prestigieuse de la langue française dans la vie sur le territoire maintient d’abord la domination culturelle et économique de l’île par la France, ce qui favorise également l’établissement à Madagascar de nombreux·ses Français·e·s (entre 35 000 et 40 000 en 2024) et l’implantation de nombreuses entreprises tricolores.

Des annotateurs bien formés, mal rémunérés

Aujourd’hui cependant, dans ce pays parmi les plus pauvres au monde, la maîtrise du français n’est plus une condition suffisante pour accéder à un niveau de vie élevé. Et les entreprises de l’IA francophone en profitent. Comme les autres secteurs de la sous-traitance des services, celles-ci bénéficient ici des compétences de travailleur⋅euse⋅s parfaitement francophones… avec de très bas salaires.

Le développement de l’IA au niveau mondial repose sur le travail d’annotateur⋅rice⋅s : des humains qui associent des images, des textes ou des sons à des labels précis, alimentant de grandes bases de données sur lesquelles les IA s’entraînent. Ainsi, pour apprendre à identifier un chat sur une image, une IA a besoin d’une base de données contenant des milliers d’images de chats détourés et auxquelles le mot « chat » est associé. De la même manière, pour entraîner l’IA à la reconnaissance vocale, il est nécessaire de disposer de milliers d’heures d’enregistrements transcrits par de véritables personnes humaines. Comme d’autres avant elles, les entreprises de l’IA ont donc délocalisé ces tâches fastidieuses aux travailleur⋅euse⋅s qui leur coûtent le moins cher. 

Le travail d’annotation nécessite des compétences linguistiques, mais aussi des connaissances culturelles importantes sur le pays donneur d’ordre – en l’occurrence, dans le cas des données traitées à Madagascar, la France. Par exemple, lorsqu’une entreprise française souhaite entraîner une IA à reconnaître par vidéo le contenu de plateaux-repas pour le facturer automatiquement à des consommateurs français, elle sous-traite l’annotation de vidéos de plateaux-repas français à des annotateur⋅rice⋅s malgaches, qui doivent donc avoir une bonne connaissance des habitudes alimentaires françaises. Pour cette raison, les entreprises de l’IA des anciennes grandes puissances coloniales délocalisent le travail d’annotation dans leurs ex-colonies (comme l’Inde et le Kenya pour l’IA anglophone). 

À Madagascar, les entreprises de sous-traitance de l’annotation, comme celles de la sous-traitance des services de manière générale, bénéficient de la politique de « zone franche » de l’État malgache, qui permet à des entreprises étrangères de l’agroalimentaire, de l’habillement et des technologies de l’information de s’implanter dans le pays en étant exonérées d’impôts. Dans ce dernier secteur, la grande majorité de ces sociétés sont détenues par des personnes ayant la nationalité française : 26 entreprises sur 48, pour seulement 9 détenues par des personnes de nationalité malgache.

Dans sa thèse [2], le sociologue Clément Le Ludec, qualifie cette situation de « data extractivism » – soit en français « extractivisme des données ». D’après son enquête, les annotateur⋅rice⋅s sont plus qualifié·e·s que la moyenne de la population malgache et ont bien sûr un bon niveau de français. Iels ont souvent été scolarisé·e·s dans le privé et ont des diplômes universitaires. Leurs compétences sont importantes et même indispensables à la production de jeux de données de qualité.

Mais ces qualités sont bien peu reconnues par les entreprises de sous-traitance qui les emploient et qui bénéficient de la faiblesse du marché du travail malgache. Car les Malgaches diplômé⋅e⋅s acceptent faute de mieux ces emplois à bas salaires : autour de 100 € par mois. Par ailleurs, l’organisation du travail dans les entreprises de sous-traitance ne permet pas à ces travailleur⋅euse⋅s d’accéder à des postes de direction. Des places occupées par des Français·e·s…


Extractivisme ?

L’extractivisme est un concept introduit en France au début des années 1990 pour décrire initialement le pillage de ressources naturelles par des entités extérieures aux territoires exploités. Dans une perspective décoloniale, l’extractivisme devient une entreprise prédatrice d’un pouvoir colonial sur un territoire colonisé. Il participe de l’accaparement des terres et des ressources dans un rythme rapide, ne permettant pas leur renouvellement et entraînant la dépossession de ces ressources pour les populations locales. 

Si le concept permet au départ de décrire l’accaparement de ressources naturelles, l’importance de l’emprise de certains opérateurs privés et financiers sur d’autres types de ressources amène à étendre le concept à d’autres domaines comme le tourisme ou le développement immobilier urbain. Des auteur⋅ice⋅s comme Jen Preston, Julia Morris ou Christa Wichterich ont aussi développé le concept d’extractivisme racial pour parler de l’exploitation, pour des filières « en tension », de main d’œuvre étrangère et/ou sans-papier, tolérée car nécessaire, et exploitée car précaire. 

Nous choisissons de reprendre les travaux des auteur⋅ice⋅s cité⋅e⋅s ci-dessus pour parler d’un extractivisme linguistique dans le cas des travailleur⋅euse⋅s de l’IA à Madagascar. En effet, la France et d’autres pays francophones profitent là de leur impact colonial pour revenir exploiter la main d’œuvre de ces territoires. Le système néolibéral mondial permet l’implantation de projets basés sur l’exploitation d’une ressource locale (ici des travailleurs et travailleuses francophones à bas coût) et orientés vers une exportation massive du fruit de cette exploitation. 

 

Je soutiens Survie

[1« Langue malgache et francophonie », tribune de la SeFaFi (10/11/2016).

[2Des humains derrière l’intelligence artificielle - La sous-traitance du travail de la donnée entre la France et Madagascar, thèse de doctorat de l’Institut Polytechnique de Paris (2024).

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