Survie

Gabon : Réseaux sociaux coupés, France silencieuse

(mis en ligne le 20 mai 2026) - Arol Ketchiemen

Un général putschiste élu à 94 % coupe les réseaux sociaux pour museler son peuple. La France, qui crie à la dictature au Sahel, applaudit en silence à Libreville. Deux poids, deux mesures, mais les mêmes intérêts économiques et géostratégiques.

Dans de nombreux pays africains, les périodes électorales ou de fortes tensions sociales s’accompagnent désormais d’une pratique devenue presque routinière : la suspension d’Internet et des réseaux sociaux. Présentées comme des mesures de maintien de l’ordre, ces coupures constituent en réalité des atteintes graves aux libertés fondamentales : liberté d’expression, droit à l’information et à la communication.

Le Gabon s’inscrit pleinement dans cette tendance. Mais au-delà de la décision elle-même, un autre élément interpelle : le soutien persistant de la France, pourtant prompte à dénoncer les dérives autoritaires de certains autres pays étrangers.

Au cœur d’une 
contestation sociale

Début 2026, le pays est traversé par une vague de contestation sociale inédite depuis l’arrivée au pouvoir de Brice Clotaire Oligui Nguema en août 2023 : grève prolongée des enseignant·e·s [1], mobilisation dans les secteurs de la santé et des médias publics, élargissement progressif du mouvement à différentes couches de la société. Les plateformes numériques deviennent alors des espaces centraux de diffusion d’informations alternatives et de coordination.

Le 17 février 2026, la Haute autorité de la communication (HAC) annonce alors la suspension « jusqu’à nouvel ordre » des réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire. L’argument avancé est classique : lutter contre la diffusion de contenus jugés « haineux », « diffamatoires » ou susceptibles de menacer la stabilité des institutions. Mais cette justification officielle peine à masquer les objectifs réels. À savoir d’abord désorganiser les mobilisations, en empêchant la coordination rapide des acteurs sociaux ; mais aussi réduire la visibilité des contestations, en limitant la circulation d’images, de témoignages et de preuves ; enfin reprendre le contrôle du récit, en imposant une version institutionnelle des événements.

En mars 2026, le parti d’opposition Ensemble pour le Gabon, dirigé par Alain-Claude Bilie-By-Nze, porte plainte contre la HAC devant le tribunal de Libreville. Le 16 mars, celui-ci se déclare incompétent pour trancher le litige. La suspension des réseaux sociaux demeure.

Malgré cela, la population s’adapte. Le recours massif aux VPN [2] permet de contourner partiellement les restrictions, révélant à la fois la résilience des citoyen·ne·s et les limites techniques de ce type de censure.

Une pratique récurrente

Le Gabon est coutumier du fait. En 2016, la réélection contestée d’Ali Bongo Ondimba face à Jean Ping — qui revendiquait sa propre victoire — s’était accompagnée d’une coupure totale d’Internet pendant cinq jours. L’objectif était transparent : empêcher que les images des irrégularités électorales et de la répression sanglante qui s’ensuivit ne franchissent les frontières. Une enquête du magazine Marianne [3] a récemment révélé que le Quai d’Orsay aurait été soupçonné de caviarder une liste de documents réclamés par la gendarmerie française pour enquêter sur cette répression, ainsi que sur une possible implication de Français dans cette répression

En 2023, nouvelle élection présidentielle, nouvelle contestation populaire des résultats : l’accès à Internet est de nouveau coupé, avant d’être rétabli dans la foulée du putsch qui porte le général Oligui Nguema au pouvoir. Ce dernier perpétue ainsi aujourd’hui l’héritage autoritaire du régime dont il était lui-même l’un des piliers en tant qu’ancien aide de camp d’Omar Bongo.

La Françafrique 
en toile de fond

Rien de tout cela n’entache le soutien de Paris. Pour le comprendre, remontons une fois encore à la mécanique profonde de la Françafrique. Petit pays du golfe de Guinée, riche en ressources naturelles, le Gabon est depuis son indépendance en 1960 l’un des bastions du système néocolonial français. Dès l’aube de la décolonisation, Paris place à sa tête Léon M’ba, puis Omar Bongo, qui conservera le pouvoir pendant 42 ans, jusqu’à sa mort en 2009. Son fils Ali lui succède après un scrutin validé sans sourciller, malgré des irrégularités en cascade, par la France.

Les ressources gabonaises ont été livrées de longue date aux appétits des multinationales françafricaines : Elf puis TotalEnergies, Perenco, Bolloré, les forestiers Rougier et Danzer… Les rapports entre Paris et Libreville ont ainsi toujours relevé davantage de la gestion d’intérêts privés partagés que d’une relation entre États souverains égaux. « Le Gabon sans la France, c’est une voiture sans chauffeur, la France sans le Gabon, c’est une voiture sans carburant », affirmait Omar Bongo dans les années 1980.

Le 30 août 2023, en pleine contestation du résultat des élections présidentielles, la garde républicaine renverse un Ali Bongo affaibli par un AVC en 2018, son propre entourage se retournant contre lui. La France adopte alors une posture de réserve calculée. Elle se garde de condamner fermement le coup d’État, à rebours de la position qu’elle avait affichée avec fracas lors des putschs au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Un « deux poids, deux mesures » logique : au Sahel, les juntes ont tourné le dos à Paris, alors qu’au Gabon, la nouvelle junte entend poursuivre le partenariat.

La relation se (re)consolide ainsi rapidement. Le putschiste Brice Oligui Nguema est reçu à plusieurs reprises en France avant même son élection – dont une visite officielle du 28 mai au 2 juin 2024. Le 13 avril 2025, le militaire est élu président avec 94,85 % des voix — après avoir soigneusement écarté ses principaux adversaires. Emmanuel Macron lui téléphone personnellement pour le féliciter à peine les premiers résultats connus. Fin novembre 2025, lors de sa tournée africaine, le président français fait escale au Gabon et affiche sans ambiguïté son soutien au régime.

Le coût du silence

Albert Ondo Ossa, qui vit désormais en exil sécuritaire en France, se considère toujours comme le véritable vainqueur de la présidentielle de 2023 face à Ali Bongo. Il jure de « revenir au Gabon par des moyens démocratiques » et clame l’illégitimité fondamentale du pouvoir d’Oligui Nguema. Une voix parmi d’autres que Paris feint de ne pas entendre.

Par ailleurs, cette suspension des réseaux sociaux n’est pas un accident de parcours, mais s’inscrit dans un glissement autoritaire plus vaste. Le 26 février, Oligui Nguema promulgue par ordonnance présidentielle un nouveau Code de la nationalité qui fait immédiatement polémique. Le texte instaure une hiérarchie entre « Gabonais d’origine », « Gabonais d’adoption » et « Gabonais d’affiliation » — une classification qui évoque la distinction xénophobe entre « citoyen de souche » et « citoyen de papier », et qui rappelle les pages les plus sombres de l’histoire contemporaine. Le nouveau Code durcit simultanément les conditions d’acquisition de la nationalité et élargit celles de sa perte. L’opposition dénonce ce qu’elle nomme sans détour une dérive ethno-nationaliste.

Là aussi, qu’importe, Paris ne peut se permettre de perdre Libreville. Dans un contexte géopolitique où la France est en net recul sur l’ensemble du continent africain, le Gabon devient d’autant plus précieux qu’il est l’un des derniers verrous de l’influence française en Afrique subsaharienne. Il reste ainsi l’un des rares pays africains où la France possède depuis 1960 une base militaire, muée en « camp partagé » de formation l’an dernier. Les intérêts économiques demeurent préservés. Le silence sur les libertés bafouées est le prix tacite, jamais avoué, de cette continuité.

Ce silence est un choix politique. Il envoie un message aux dirigeants africains : tant que vous préservez nos intérêts, nous préserverons votre impunité. Il envoie également un message aux peuples africains : vos libertés sont négociables. Elles pèsent moins lourd que les intérêts économiques. La France ne peut pas, d’un côté, se draper dans les valeurs universelles des droits de l’homme et, de l’autre, couvrir de sa bienveillance un régime qui suspend les réseaux sociaux pour étouffer une grogne sociale. Les sociétés africaines, elles, voient tout et n’oublient rien.

Je soutiens Survie

[1« Gabon : les enseignant∙e∙s reconduisent leur grève pour obtenir la régularisation de leurs carrières », Internationale de l’éducation Afrique (26/01/2026).

[2De l’anglais virtual private network, pour réseau privé virtuel, un VPN fournit une connexion protégée à Internet, permettant entre autres de camoufler l’identité en ligne et l’emplacement géographique de l’utilisateur⸱rice.

[3« Le Quai d’Orsay a entravé une enquête pour crimes contre l’humanité au Gabon », Marianne (05/03/2026). Voir aussi notre édito d’avril : « La Françafrique contre la justice ».

Du Rwanda à Gaza, la France complice de génocides
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
Pour aller plus loin
a lire aussi