Survie

Mayotte ou les sacrifié·e·s de lois d’exception coloniales

(mis en ligne le 1er juin 2026) - Katell Gueguen

Durcissement du droit du sol en dérogation du droit commun, nouvelles opérations de destruction d’habitats précaires, traque des migrant·e·s… Dans le 101e département français, la politique coloniale bat son plein.s

Adoptée en avril 2025 (voir notre édito de mai 2025), la loi durcissant les conditions d’obtention du droit du sol à Mayotte, déjà restreintes en 2018, est entrée en vigueur le 6 mai. Désormais, les deux parents – et non plus un seul – doivent résider régulièrement en France depuis au moins un an au moment de la naissance de l’enfant, contre trois mois auparavant. Une rupture avec le droit commun, dénoncée par la gauche : partout ailleurs sur le sol français, un enfant né de parents étrangers acquiert automatiquement la nationalité française à sa majorité.

L’arrêté publié le 30 avril précise que les parents d’enfants nés à Mayotte doivent justifier d’une entrée régulière sur le territoire et fournir un visa long séjour. Une exigence souvent impossible à satisfaire, la plupart des Comorien·ne·s arrivant illégalement sur l’île en kwassa-kwassa, ces embarcations de fortune utilisées pour traverser le bras de mer séparant les Comores de Mayotte [1].

Cette réforme s’inscrit dans la continuité de la loi de « refondation » de Mayotte, présentée en 2025 après le cyclone Chido comme un vaste plan de reconstruction et de modernisation. Derrière ces promesses, l’État poursuit surtout le renforcement d’un arsenal sécuritaire destiné à traquer les sans-papiers et faciliter les expulsions. Associations et ONG dénoncent une politique d’exception faisant de Mayotte un laboratoire du durcissement migratoire français. L’Unicef notamment alerte sur une réforme qui ignore les causes profondes de la pauvreté et fragilise encore des milliers d’enfants vivant déjà dans une grande précarité (communiqué de presse, 2/07/2025).

Traque permanente

L’opération Kingia, lancée le 7 avril, illustre cette logique, dans la continuité des opérations Wuambushu en 2023 ou « Mayotte place nette » en 2024, censées lutter contre la délinquance, l’économie informelle et l’habitat insalubre. Contrôles massifs, arrestations et destructions d’habitations précaires – les « décasages » – se multiplient avec l’arrivée d’une centaine de policiers et gendarmes pour un « choc de sécurité », dixit le préfet. Dans une atmosphère de traque permanente, les familles limitent leurs déplacements, des enfants ne vont plus à l’école, des travailleur·euse·s désertent marchés et chantiers par peur des contrôles.

L’hypocrisie de cette politique apparaît d’autant plus flagrante que ces quartiers précaires sont le produit d’un système foncier bloqué excluant une partie de la population du logement formel, alors même qu’elle occupe une place essentielle dans l’économie locale. De plus, les autorités détruisent ces habitations sans proposer de solutions durables à une population également frappée par la pénurie d’eau, l’effondrement des services publics ou encore le chômage massif.

Dans le même temps, les routes migratoires vers Mayotte évoluent. Aux traversées depuis les Comores s’ajoutent désormais des flux croissants venus d’Afrique centrale, notamment de République démocratique du Congo : des exilé·e·s quittent Goma ou Bukavu, fuyant guerre et misère, avant de traverser l’Afrique de l’Est, puis l’océan Indien. Beaucoup ne connaissent presque rien de Mayotte, sinon l’image d’un territoire français où survivre semble possible. À l’arrivée, beaucoup s’entassent dans le campement insalubre de Tsoundzou 2.

Cette nouvelle route s’accompagne d’un nombre croissant de naufrages (RFI, 26/03). En prétendant stopper l’immigration par la répression, l’État alimente surtout les réseaux clandestins. Et pousse les exilé·e·s vers des routes toujours plus meurtrières.

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[1Sur ce point, comme sur ceux qui suivent, lire l’excellente série d’articles publiée par Info migrants en avril 2026 sur l’immigration à Mayotte.

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