
La loi du 19 mars 1946 actant la départementalisation des quatre « vieilles colonies » promettait la fin de leur statut colonial par leur intégration pleine et entière dans la République française. 80 ans après, arrêtons-nous sur le cas de La Réunion.
La loi du 19 mars 1946 partait d’une promesse simple : les « vieilles colonies » – Réunion, Guadeloupe, Martinique et Guyane française – devaient accéder à une intégration complète à la République française et à la pleine citoyenneté de ses habitant·e·s. La transformation de ces territoires en départements était par ailleurs présentée comme un instrument de lutte contre la misère endémique qui y avait cours, portant la promesse d’une forme de « rattrapage » de développement vis-à-vis de la « métropole ».
À La Réunion, la revendication de départementalisation émerge lors des grandes grèves de 1936 et 1938. La loi est, elle, défendue à l’origine par des élus du Parti communiste français (les Martiniquais Aimé Césaire, Léopold Bissol, le Réunionnais Raymond Vergès) et du Parti radical (le Guyanais Gaston Monnerville).
Son adoption intervient dans un contexte de déclin profond de l’empire colonial après la Seconde Guerre mondiale. Une situation qui pousse la bourgeoisie française à envisager des concessions pour éviter une décolonisation qui reviendrait à un recul sans précédent de sa place sur l’échiquier international. L’État français sort alors à peine de la conférence de Brazzaville de 1944 [1] et souhaite éviter à tout prix la perte de son empire colonial.
Le chemin proposé par la loi de 1946 pose une contradiction, jamais résolue depuis : éviter le recours à l’autodétermination (et donc une possible indépendance) doit nécessairement passer par des semblants de concessions, notamment dans cette île de La Réunion encore marquée par l’histoire de l’esclavage et brutalement frappée par les privations et les pénuries occasionnées par la guerre et trois siècles de colonisation française. La promesse d’assimilation est ainsi une manœuvre de l’État français qui, en réformant de manière cosmétique un statut colonial, en fait aussi miroiter la fin.
Paradoxalement, cette mesure et les insatisfactions qu’elle engendra sont à l’origine de la naissance des premiers mouvements pour la décolonisation de l’île. En effet, la décennie qui suivra la départementalisation générera des frustrations profondes. Loin de tout « rattrapage » promis par la loi de 1946, le département de La Réunion reste, au début des années 1960, marqué par la misère profonde de ses couches populaires.
Les années de sortie de la guerre sont caractérisées par une mutation profonde de la gauche réunionnaise, influencée par le contexte international des luttes anti-coloniales [2], le rôle joué par d’une importante diaspora étudiante et travailleuse à Paris et les grèves et autres mobilisations sociales qui secouent l’île. La départementalisation n’est très vite plus défendue que par certaines organisations, comme le Parti socialiste réunionnais d’Albert Ramassamy. Après 1959, le Parti communiste réunionnais (PCR) de Paul Vergès défend progressivement la voie vers « l’autonomie démocratique et populaire », tandis que d’autres organisations et dirigeants politiques abordent désormais directement la perspective de l’indépendance de l’île.
Si la droite et le patronat avaient d’abord exprimé leur réticence à la départementalisation pour des raisons économiques et fiscales, la droite gaulliste prend progressivement fait et cause pour elle devant l’émergence d’un mouvement anticolonial. Elle le fait autour d’une vision brutalement assimilationniste et autoritaire dont le but est d’assurer le maintien de La Réunion dans la France.
De plus, après les indépendances (toutes factices qu’elles soient) de l’ensemble des colonies d’Afrique subsaharienne et de Madagascar entre 1958 et 1960, La Réunion gagne encore en intérêt pour l’État français. Longtemps reléguée à une position secondaire, elle devient alors le centre névralgique d’intervention de la France dans la zone sud-ouest de l’Océan Indien. En 1975, l’indépendance des Comores renforce, malgré l’annexion de Mayotte, cette importance stratégique de La Réunion.
Michel Debré, fidèle de De Gaulle, « père fondateur » de la Ve République, décide ainsi de s’implanter à La Réunion dès le début des années 1960 pour stopper le développement du PCR et d’un mouvement pro-autodétermination chaque jour plus puissant dans l’île. À lui seul, l’ancien premier ministre incarne les principaux mécanismes les plus détestables et les plus contre-révolutionnaires auxquels auront recours l’impérialisme français, les élites de l’île et la bourgeoisie créole pour casser toute lutte pour l’autodétermination du peuple réunionnais.
En 1974, dans son livre Une politique pour La Réunion, Michel Debré résume pourquoi il a fait de l’île le cœur de son activité politique : « L’océan Indien, lié à l’Afrique, au Proche-Orient et à la Méditerranée par la mer Rouge et le Canal de Suez, est un théâtre où les rivalités se font de plus en plus vives. La présence de la France est un élément de sécurité, de liberté, une sorte d’antidote à des intrigues intéressées. La Réunion […] est le pilier de cet édifice politique et moral. Que le pilier vienne à manquer, les chances de notre influence aussitôt s’estompent, disparaissent. ».
De fait, le domaine maritime français de l’océan Indien couvre 2,8 millions de km², soit 27,3 % de la totalité de la zone économique exclusive (ZEE) de la France. Pour contrôler cette région, quelque 2000 militaires sont déployés sous le nom de Forces armées de la zone sud de l’océan Indien (Fazsoi) entre La Réunion et Mayotte.
Ajoutons à cela que Maurice demande, dès 1976, la restitution de l’île française de Tromelin. La Réunion est ainsi, avec l’archipel Crozet, les îles Kerguelen et les îles Saint-Paul et Amsterdam, l’un des seuls territoires français de la zone (et le plus important) qui ne fait pas l’objet d’une revendication territoriale par d’autres États, anciennes colonies françaises.
Plusieurs faits marquants permettent de souligner que la brutalité coloniale française ne s’arrête pas avec cette départementalisation – et ce sans entrer dans le détail des mouvements pour l’émancipation qui ont secoué La Réunion jusqu’aux années 1990.
Tout d’abord, le contrôle démographique a fait partie des obsessions de l’impérialisme français dans l’île. Armé d’un discours hygiéniste, Michel Debré et ses alliés locaux organisent une émigration massive de la main-d’œuvre réunionnaise vers la France via le Bunidom – pour Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer.
Cette politique s’accompagne également de la déportation, entre 1962 et 1984, de milliers d’enfants réunionnais vers la France – 2150 selon certaines estimations. Mais aussi d’avortements et de stérilisations forcés, pratiqués avec la complicité de la Sécurité sociale dans la clinique orthopédique du docteur Moreau, à Saint-Benoît [3].
Intrinsèquement raciste, cette politique de contrôle démographique permanent accompagne également une gestion contre-insurrectionnelle de l’île. Cette logique perdure aujourd’hui encore au travers du SMA (service militaire adapté), permettant l’embrigadement d’une partie de la jeunesse populaire des territoires ultramarins, tandis que l’émigration salariale et étudiante continue à être organisée par Ladom, l’Agence de l’outre-mer pour la mobilité. Ces deux dispositifs combinés avec la poursuite de l’arrivée de fonctionnaires et actifs métropolitains chaque année [4], participent au contrôle politique de l’île.
Si ces faits sont désormais mieux connus du grand public, la répression de la combativité des classes populaires réunionnaises est demeurée dans l’ombre. La politique de Michel Debré et de la droite réunionnaise a en effet consisté aussi à persécuter politiquement les cadres politiques de la gauche locale, ainsi que les dirigeant·e·s syndicaux·ales. Plusieurs cadres du PCR et de la CGT notamment ont été déporté·e·s du fait de l’ordonnance Debré du 15 octobre 1960 (il est alors premier ministre) qui autorise les pouvoirs publics à procéder à l’exil forcé en « métropole » des fonctionnaires accusé·e·s de « troubler l’ordre public ». Le recours à des nervis, la persécution politique et la répression sont monnaie courante dans les années 1960 et 1970, pour briser les meetings politiques par exemple [5]
La colonisation n’a par ailleurs jamais perdu son caractère économique. Le professeur Ho Hai Quang dresse ainsi un tableau d’une précision remarquable du « capitalisme dépendant » en cours à La Réunion [6]. L’absence d’investissement industriel conséquent, l’enfermement de l’île comme un « marché captif » de l’Hexagone et la dépendance aux aides au développement venues de l’extérieur pousse à l’émergence de ce « capitalisme dépendant » aux conséquences encore lourdes pour la population.
Selon l’Insee, le taux de chômage de l’île est d’environ 17 %, et s’élève même à 35 % pour les 15/35 ans. Un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. À cela s’ajoute la question de la dépendance aux biens importés par des intermédiaires, comme les grands groupes de la distribution (dont le fameux groupe Bernard Hayot). L’île importe ainsi près de 80 % de ses biens de consommation [7]. Résultat : les prix de l’alimentation restent en moyenne 37 % plus élevés que dans l’Hexagone.
Existe également à La Réunion, comme dans les autres territoires ultramarins, un ensemble de mécanismes d’exceptionnalité typique du modèle juridique colonial français. Ainsi, on constate, même sans pouvoir se montrer ici exhaustif, l’absence des conditions matérielles, politiques, juridiques, mais aussi culturelles et historiques qui permettraient d’affirmer que la population de La Réunion dispose d’un droit à disposer d’elle-même.
La combinaison d’une colère sociale latente, dont le mouvement des gilets jaunes de 2018 a été l’expression la plus claire, et d’une résurgence puissante des revendications culturelles durant ces dernières années pourrait être un facteur essentiels pour le retour d’une perspective émancipatrice pour l’île. La départementalisation et les frustrations ont ouvert la voie à l’émergence d’un anticolonialisme puissant au cours des années 1960. 80 ans plus tard, il est fort probable que la seule concession d’un nouveau statut juridique – y compris l’autonomie – ne résolve pas non plus la question coloniale. Une autodétermination véritable doit redevenir le sujet central du débat des années à venir.
[1] La conférence réunie à Brazzaville en 1944 par le gouvernement provisoire du général De Gaulle cherchait à redéfinir l’organisation de l’empire colonial français après la guerre, en articulant des concessions (comme la suppression du code de l’indigénat) à une politique de maintien de la colonisation.
[2] Combeau Yvan (sous la direction de), L’île de la Réunion sous la Quatrième République, 1946-1958 - entre colonie et département (Centre de recherches sur les sociétés de l’océan Indien).
[3] Françoise Vergès, Le Ventre des femmes - Capitalisme, racialisation, féminisme (2017). Autour de la question de la procréation, lire aussi « Sur l’île de La Réunion, coloniser par l’allaitement », Billets d’Afrique n°338 (été 2024).
[4] Selon l’Insee, les personnes nées en « métropole » représentaient en 2013 11 % de la population réunionnaise. On compte 10 300 arrivant·e·s par an sur l’île, dont 3000 sont né·e·s à La Réunion.
[5] « 10 décembre 1967, jour d’élections à Saint-André : Édouard Savigny était assassiné par des nervis », Témoignages, (10/12/2012).
[6] Ho Hai Quang, L’île de La Réunion (1961-2020) - De la plantation au capitalisme dépendant (Poisson rouge, 2021).
[7] « Vie chère à La Réunion : les résistances persistent sur la transparence des prix », Le Monde (6/10/2024).