Survie

« La violence rencontrée lors du sommet Afrique-France ? un petit exemple de ce que subit le peuple kényan »

(mis en ligne le 1er juillet 2026) - Benoît Godin

Dans un Kenya où la répression d’État est meurtrière, difficile d’entendre les oppositions au sommet Afrique-France qui s’est tenu les 11 et 12 mai à Nairobi. La contestation est surtout venue de mouvements marxistes, comme le CPMK, parti communiste kényan, organisateur d’un contre-sommet sur place, le PASAI (Sommet panafricain contre l’impérialisme). La parole à l’une de ses membres, Gloria Gakuru, ainsi qu’à Guylhem Brémond, représentant de l’ILPS France (Ligue internationale des luttes des peuples) qui s’est rendu sur place.

Manifestation du PASAI dans les rues de Nairobi, le 12 mai, avant l’intervention de la police (DR).

Selon vous, comment ce sommet Afrique-France a-t-il été perçu au Kenya ?

Gloria Gakuru : La plupart des Kényan·e·s ont été plutôt sceptiques, voulaient savoir ce qui allait réellement changer pour eux. Cela va-t-il faire baisser le prix des denrées alimentaires, du carburant ou des loyers ? Ou s’agit-il simplement d’une nouvelle séance photo ? Ielles avaient de bonnes raisons de douter. Au fil des ans, le Kenya a accueilli de nombreux sommets réunissant des dirigeants occidentaux. Mais au bout du compte, les travailleur·se·s lambda n’ont jamais rien vu de concret, à part des articles de presse et des promesses vite oubliées. Pour la population, ce sommet était comme ceux qui l’ont précédé : un événement pompeux qui ne fait que remplir les poches de quelques privilégiés.

« Nous sommes les véritables panafricanistes », a déclaré Emmanuel Macron à Nairobi. Qu’en pensez-vous ?

G. G. : Certaines personnes au pouvoir – des dirigeants noirs, des élites africaines – ont déformé l’idée du panafricanisme. Ils utilisent ce mot pour donner l’impression de se battre pour l’unité et la liberté, alors qu’en réalité, ils ne font qu’aider les puissances étrangères à maintenir leur emprise sur les populations. Ces dirigeants locaux ne veulent pas réellement libérer leurs pays, mais simplement ressembler aux riches dirigeants d’Europe et des États-Unis. Quand quelqu’un comme le président Macron se qualifie de « panafricaniste », cela correspond assez bien à cette version fallacieuse du panafricanisme.

Le véritable panafricanisme a évidemment une toute autre signification. Il signifie que les peuples africains doivent s’unir pour s’opposer à l’impérialisme et reprendre le véritable contrôle de leurs propres pays sur les plans économique, politique et social. Les propos de Macron sont une insulte et un crachat au visage de tou·te·s les Africain·e·s, en particulier en Afrique de l’Ouest, qui a souffert de la terreur coloniale, de la violence militaire et du contrôle français sur son argent et ses ressources, et ce encore aujourd’hui.

Comment s’est déroulée l’organisation de ce PASAI 2026 ?

Guylhem Brémond : Le principal enjeu était d’assurer une sécurité optimale tout en communiquant activement sur les réseaux sociaux pour promouvoir le contre-sommet. La répression est extrêmement forte au Kenya, mais aussi dans d’autres pays africains d’où venaient des délégué·e·s. Le financement du contre-sommet était également un défi. Une campagne de collecte de fonds a été organisée, des affiches et des t-shirts ont été vendus. Grâce à notre équipe qui a travaillé d’arrache-pied, et avec l’aide de nos allié·e·s, le PASAI s’est déroulé avec succès.

Et le PASAI lui-même donc ?

G. B. : Les événements du PASAI se sont déroulés sur deux jours. De nombreuses organisations, venues d’Afrique, d’Europe, du Moyen-Orient et d’Asie, ont pu y participer. Le programme comprenait plusieurs interventions de représentant·e·s issu·e·s de différents partis communistes, coalitions et organisations de masse à travers le monde. La première journée était consacrée à des discours, tables rondes, groupes de discussion… pour échanger sur nos expériences, nos défis et nos perspectives d’alliance.

Le deuxième jour, nous nous sommes rassemblé·e·s pour une manifestation dans les rues de Nairobi. Nous étions une centaine de personnes, avec banderoles, drapeaux et pancartes. Nous scandions des slogans et manifestions, sans violence. Nous avons été confronté·e·s à une répression brutale. On nous a tiré dessus, on nous a gazé·e·s et 19 camarades – quatorze Kényan·e·s et cinq camarades internationaux, dont moi-même – ont été arrêté·e·s et détenu·e·s au commissariat central de Nairobi, dans des conditions épouvantables, notamment des tortures psychologiques, le refus de soins médicaux et des coups… La plupart d’entre nous avons été battu·e·s !

Nos camarades kényan·e·s ont pu être libéré·e·s après plus de 24 heures, après avoir comparu devant un tribunal. En revanche, nous, les délégué·e·s internationaux, avons été détenu·e·s illégalement pendant 69 heures, sans aucune charge retenue contre nous, et sans jamais comparaître… Jusqu’à notre libération le 15 mai, plusieurs manifestations ont eu lieu devant le commissariat. D’autres camarades ont été alors arrêté·e·s et battu·e·s. La police a même tenté de tuer Booker Omole, secrétaire général du CPMK, qui venait d’être libéré de prison. Heureusement, il a été tiré en arrière par des camarades juste à temps…

Vu les états de service du régime kényan, cette répression n’est pas une surprise…

G. G. : Oui, la violence rencontrée lors du PASAI n’est qu’un petit exemple de ce à quoi le peuple kényan est confronté chaque jour, sans que les médias internationaux ne s’y intéressent beaucoup ! Nous l’avons claire-ment constaté lors des manifestations contre le projet de loi de finances de 2024, lors-que le régime de Ruto a tiré sur de jeunes manifestant·e·s dans les rues, éclaboussant de leur sang les trottoirs du Parlement. Ce moment a clairement montré que l’État con-sidère comme son ennemi quiconque dé-nonce sa mauvaise gestion et sa corruption.

Le contre-sommet n’a pas fait exception. Dès le début de son organisation, nous avons été surveillé·e·s, menacé·e·s et harcelé·e·s. Et le jour même du sommet, l’État a envoyé la police pour frapper et attaquer les manifestant·e·s anti-impérialistes. Ils ont même tenté de tuer certain·e·s d’entre nous à coups de balles pendant la nuit qui a suivi ! C’est le fascisme tel qu’il s’exprime par un régime qui retourne ses armes contre son propre peuple. Mais le régime meurtrier de Ruto est tenu en laisse et reçoit ses ordres de ses maîtres étrangers, ces mêmes pays riches et ces mêmes entreprises qui profitent de notre silence et de notre docilité. Chaque fois qu’un responsable, que ce soit à Paris ou à Washington, perçoit une menace, il tire sur la laisse, et notre gouvernement mord.

Quel bilan tirez-vous de ce PASAI ? Quelles sont les perspectives pour vous désormais ?

G. G. : Le contre-sommet a montré à tout le monde à quel point les grandes puissances occidentales font preuve d’arrogance, ici même, sur notre propre sol. Le phénomène n’est pas nouveau, il n’y a qu’à voir le scandale autour de la Batuk, l’unité d’entraînement de l’armée britannique au Kenya, dont des soldats ont agressé sexuellement, et même tué, des habitant·e·s sans être inquiétés [1]. Et nous le constatons chaque jour dans nos propres rues : dès que les intérêts du capital étranger sont menacés, la violence éclate, la police attaque, des gens sont blessés. L’impérialisme est l’ennemi numéro un du peuple kényan.

De plus en plus de Kényan·e·s com-prennent que l’injustice à laquelle nous sommes confronté·e·s n’est pas le fruit du hasard. Elle est planifiée par les riches gouvernements occidentaux et mise en œuvre par leurs marionnettes locales ici, nos propres dirigeants qui obéissent aveuglément. Le peuple est maintenant prêt à riposter, on le voit dans les manifestations qui ne cessent d’éclater à travers le pays. Il est déterminé à conquérir une véritable souveraineté et un véritable contrôle sur nos propres vies et nos ressources. La chute de la France et de ses alliés occidentaux est inévitable. Nous ne reculerons pas !

Propos recueillis par Benoît Godin

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[1Un soldat britannique est accusé du meurtre en 2012 d’Agnes Wanjiru, jeune kényane de 21 ans, décédée près du camp de la Batuk, dans la banlieue de Nairobi, en 2012. Il aura fallu attendre novembre 2025 pour qu’il soit arrêté et mis en détention au Royaume-Uni, après un mandat d’arrêt du Kenya qui réclame son extradition.

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