
Avec le livre Anatomie d’une puce, le collectif STopMicro propose un panorama du monde de l’industrie électronique et de ses nuisances, depuis l’extractivisme forcené et ses pratiques coloniales jusqu’au téléphone portable
Le collectif STopMicro et les Amis de la Terre ont organisé à Grenoble en mars 2025 un colloque intitulé « Semi-conducteurs : l’impossible relocalisation ». L’ouvrage Anatomie d’une Puce, qui vient de paraître aux éditions Le monde à l’envers, rassemble les interventions ayant eu lieu à cette occasion.
La première partie revient sur la fabrication des puces électroniques. Notamment sur le voyage extrêmement long du minerai depuis son extraction jusqu’à l’assemblage du semi-conducteur dans le produit final, en passant par le raffinage du métal, la découpe, le coulage du lingot de silicium pur ou encore la gravure.
La logique capitaliste a placé ces différentes étapes sur des continents différents. Un aperçu du marché mondial est proposé, et on se rend compte que les usines de Soitec et STMicro à Grenoble, qui sont présentées comme indispensables à notre souveraineté (et bénéficient de milliards d’euros d’argent public), ne sont que de petits maillons d’une très longue chaîne. Les quelques redites relevées entre les deux premiers chapitres ont cependant une vertu pédagogique. Les interventions dans la salle, qui ont été retranscrites, s’avèrent également très éclairantes.
Le troisième chapitre reprend l’intervention d’une développeuse de Fairphone, fabricant de téléphones modulaires et réparables. Elle explique comment son entreprise essaye, parfois en vain, de tracer la chaîne d’approvisionnement de ses fournisseurs. La discussion avec le public pointe le paradoxe entre la volonté d’une moralisation de la chaîne et les nuisances inhérentes à la fabrication des smartphones.
La deuxième partie évoque l’extractivisme et son lien historique avec les pratiques coloniales. Le chapitre 4 détaille ainsi les impacts des mines sur les populations autochtones et sur la nature au Québec et relate des luttes contre ces pratiques. Un moyen de pression utilisé par les activistes a été de faire baisser le cours en bourse des compagnies minières par des communiqués ciblés et des actions. On apprend au passage que la loi minière est particulièrement permissive au Canada – une entreprise peut prospecter un terrain privé même sans l’accord du propriétaire –, ce qui explique que la majorité des grandes compagnies minières mondiales ont leur siège à Toronto.
Le chapitre 5 se penche à nouveau sur le Canada et également sur l’Argentine, du point de vue historique mais aussi actuel : conséquences de l’extractivisme aujourd’hui, actions de terrain menées par les opposant·e·s ces dernières années. Le chapitre suivant se focalise, avec les interventions de Fabien Lebrun [1] et David Maenda Kithoko, sur le territoire du Congo, où la violence exercée par les bandes armées (et historiquement par le colonisateur) permet une exploitation débridée des ressources de ce pays, devenu ainsi la source principale des « minerais de sang », indispensables pour les téléphones portables.
Retour ensuite en France, avec l’évocation par Nicolas Rouillé, auteur en 2024 de L’or et l’arsenic (Anacharsis), de la mine d’or de Salsigne, dans l’Aude, fermée en 2004. Des résidus de la montagne de déchets toxiques laissés sur place ont ravagé la vallée lors d’une inondation en 2018. Ce récit d’une dépollution impossible montre bien qu’une mine ne peut jamais être propre. Elle va par nature générer des quantités gigantesques de déchets.
Le chapitre final déconstruit le mythe d’une Europe autonome en lithium, en rapportant les contributions d’opposants à l’usine Tesla en Allemagne, à la mine de lithium dans l’Allier et à d’autres projets miniers au Portugal.
L’un des messages clés de cet ouvrage, c’est que le numérique, présenté comme la clé d’une « transition écologique », a en réalité un impact énorme sur le monde matériel – mines très polluantes, procédés de fabrication gourmands en énergie et en eau, déchets produits en quantité – et sur les communautés humaines. Par la diversité des interventions, on apprend de nombreux détails sur différents aspects de la filière numérique. Par exemple, le fait que les bornes de validation sans contact à l’entrée des métros contiennent plusieurs dizaines de puces chacune… Quel progrès !
Bien entendu, le message vers lequel tend la plupart des interventions est l’appel à une nécessaire sobriété, bien loin de la course en avant que nous propose aujourd’hui le techno-capitalisme et son marketing agressif. Un livre à mettre entre toutes les mains, puisqu’il fournira des arguments et des exemples détaillés pour déconstruire tous les aspects du mythe du numérique vu comme une voie d’avenir, et mettre en lumière cette dernière fuite en avant du capitalisme, entre négation des peuples et destruction de la planète.
[1] Auteur de Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté (L’Échappée, 2024). Vous pouvez retrouver notre recension de l’ouvrage et notre entretien avec Fabien Lebrun, parus dans notre numéro 341 (novembre 2024), sur notre site web.