
Le 18 juillet 2026, la cour d’assises d’appel de Paris a condamné à nouveau le docteur Eugène Rwamucyo à vingt-sept ans de réclusion criminelle pour son implication dans le génocide des Tutsi·e·s au Rwanda. Retour sur ce second procès.
Arrêté par les autorités françaises en 2010, l’ancien médecin rwandais Eugène Rwamucyo a été jugé en 2024 par la cour d’assises de Paris en vertu de la compétence universelle [1], pour participation à une entente en vue de la préparation d’un génocide, complicité de crime contre l’humanité et complicité dans le génocide des Tutsi·e·s au Rwanda en 1994. Condamné alors à vingt-sept ans de réclusion criminelle (Billets d’Afrique n°342, 12/2024), il a vu sa condamnation confirmée en appel par un verdict rendu tard dans la nuit du 17 au 18 juillet. Il s’est pourvu en cassation.
Rembobinons. Dans la préfecture de Butare, au sud du Rwanda, le génocide ne commence pas le 6 avril 1994 : le préfet Jean-Baptiste Habyarimana réussit à maintenir la paix. Mais celui-ci est destitué le 17 avril. Les effets sont immédiats. Les premières exactions ont lieu le 20 avril, parallèlement à la mise en place de barrières. Les témoins parlent tous d’actions coordonnées entre militaires, autorités locales, policiers communaux et miliciens. Les attaques sont orchestrées et parfaitement organisées de sorte qu’aucune échappatoire ne subsiste pour les Tutsi·e·s pris·e·s pour cible.
Le 14 mai, Jean Kambanda, premier ministre du gouvernement intérimaire rwandais (GIR), vient à l’université de Butare. Eugène Rwamucyo, médecin et enseignant, est le seul à prononcer un discours de soutien à la politique mise en place. Il relaye les mots d’ordre incitant la population à tuer les Tutsi·e·s et propose même des éléments de langage pour mieux dissimuler les massacres en cours [2].
Sa proximité avec des membres du GIR est d’ailleurs attestée. Son nom figure à la date du 11 mai 1994 dans l’agenda de Kambanda, condamné en 2000 à perpétuité par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) pour génocide et crimes contre l’humanité. Son numéro de téléphone figure dans l’annuaire de Pauline Nyiramasuhuko, elle aussi condamnée par le TPIR en 2011.
Rwamucyo a été jugé en France pour son implication dans l’ensevelissement et la disparition de quelque 100 000 personnes. Des civil·e·s sans armes, femmes, hommes, enfants, nourrissons, vieillard·e·s – ces dernier·e·s en très grand nombre pour effacer le passé et interrompre la filiation. Ce dernier procès a d’ailleurs permis de souligner que les combats avec le Front patriotique rwandais (FPR, mouvement armé à majorité tutsie) n’ont eu lieu dans la préfecture de Butare qu’entre juin et le 3 juillet 1994, soit après les massacres. Les victimes n’étaient donc ni des soldats du FPR, ni des « infiltrés » de celui-ci.
Rwamucyo est accusé d’avoir participé à l’enfouissement de victimes dans des fosses communes. Il invoque un impératif sanitaire, là où l’accusation voit dans son action un ultime effort d’effacer les preuves du génocide. Comme l’a souligné lors de son témoignage à la barre le docteur Rony Zachariah, coordinateur à l’époque de Médecins sans frontières, « un corps mort, en soi, qui n’est pas infectieux, n’est pas dangereux à moins d’avoir un contact direct avec lui. Dans le cas où le corps est proche d’une source d’eau, il y a un risque sanitaire ». Selon lui, le minimum à faire quand on creuse des fosses en cas de force majeure, c’est de les cartographier pour pouvoir les localiser plus tard. Or des fosses sont découvertes aujourd’hui encore au Rwanda, car elles n’ont jamais été recensées – ni celles que Rwamucyo a supervisées, ni les autres.
Autre témoin, l’historienne Hélène Dumas a expliqué que l’enfouissement est la marque de l’investissement de l’État dans le génocide : « Il s’agissait de cacher les corps de la vue des quelques internationaux qui restaient encore au Rwanda, comme le délégué de la Croix rouge. Les détenus sortis de prison devaient ramasser les corps pour les enterrer dans des fosses communes. »
Rwamucyo conteste divers témoignages qui évoquent ses positions extrémistes et ses propos anti-Tutsi. Certes, il a bien reconnu explicitement, à plusieurs reprises, l’existence du génocide des Tutsi·e·s (ce qui est rare dans ce type de procès). L’un de ses avocats qualifie même le négationnisme d’« immondice qui tue une deuxième fois les victimes ». Mais alors… pourquoi a-t-il fait citer de tels témoins ?
Entendus par le pouvoir discrétionnaire du président, ceux-ci ne prêtent pas serment de dire la vérité. La grande majorité n’avait jamais rencontré Rwamucyo avant ni pendant le génocide. Ils ne sont donc pas témoins directs de ses actions, et défilent à la barre pour faire entendre à la cour un autre récit.
Ainsi, le politologue canadien d’origine congolaise Patrick Mbeko fait peser le doute sur la réalité du génocide : « Les Hutus ont massacré les Tutsi·e·s, dans ce qui est présenté comme un génocide émanant d’un plan concerté ».
Tatien Rutangana était géographe à l’Office national de la population (Onapo), établissement public rwandais qui s’intéresse à la croissance démographique et au développement socio-économique. Il a corédigé un rapport avec Rwamucyo en 1993. Il assure que la politique d’équilibre ethnique dans l’enseignement « visait à assurer une représentation de toutes les composantes de la société, les places dans l’enseignement secondaire étant alors très limitées, sans qu’il perçoive cette politique comme exclusivement dirigée contre les Tutsi·e·s ». Une discrimination positive, donc ? Le président souligne qu’il ne l’a peut-être pas ressentie parce qu’il n’en a pas souffert. C’est bien loin de ce que les rescapé·e·s tutsi·e·s racontent de leurs expulsions scolaires.
Augustin Ndindiliyimana, ancien ministre, chef d’état-major de la gendarmerie pendant le génocide, n’a pas perçu en quoi la carte d’identité pouvait être un problème. C’est pourtant bien la mention « Tutsi » y figurant qui permettait de trier celles et ceux qui étaient tué·e·s. À propos de l’allocution du président intérimaire Théodore Sindikubwabo à Butare, le 19 avril 1994, le même Ndindiliyimana a affirmé que le « tribunal international et les gens n’ont pas conclu que ce discours incitait à tuer les gens » [3]. Ou encore que les gens fuyaient Kigali et le FPR : « Les gens avaient peur. Les gens ont tué parce que sinon ils auraient été tués. » Une accusation en miroir difficile à entendre quand on connaît le grand pourcentage d’enfants très jeunes dans les personnes assassinées. Il affirme aussi qu’il y avait partout des « infiltrés » du FPR (accusation classique portée contre les Tutsi·e·s). Or aucune preuve d’une telle présence n’a jamais été trouvée sur les sites d’extermination.
Gaudentia Nyirasafari était directrice de l’Onapo. Elle s’est souvenu que Rwamucyo y a travaillé jusqu’en 1992-93. « Quelqu’un d’humaniste » selon elle, « épris de paix, de justice et de liberté », qui « voulait que justice soit faite et que la vérité soit rétablie par rapport aux crimes de guerre commis ». Elle affirme que la justice française agit sous la pression du gouvernement de Kigali, que les témoins de l’accusation sont « fabriqués » et que Rwamucyo en est victime. Elle a fini par admettre qu’elle n’était pas elle-même simple adhérente du parti présidentiel, mais membre de son comité exécutif. Selon les livres de Jean-François Dupaquier et d’André Guichaoua [4] c’est même elle qui, avant le génocide, aurait rédigé la note intitulée « Projet de la politique nationale en matière de jeunesse rwandaise ». Une note qui aurait fondé les milices de jeunes Interahamwe, futur fer de lance du génocide.
Johan Swinnen était ambassadeur de Belgique au Rwanda jusqu’au début du génocide. Il s’est indigné qu’il n’y ait pas eu d’enquête internationale sur l’attentat du 6 avril 1994 à Kigali. Il conclut : « Le génocide n’a pas encore révélé tous ses secrets. » D’après lui le FPR est le co-responsable du génocide. À propos du TPIR et de la justice française, « sans vouloir remettre en question le travail de ses cours et avec tout le respect pour le travail judiciaire », il explique que « certains observateurs ont des doutes ».
Est-ce à ce dernier que l’avocate générale répond dans ses réquisitions quand elle rappelle que « tous les éléments de preuves ont été recueillis dans le cadre d’une enquête indépendante et impartiale » ? Elle a exhorté les jurés à s’appuyer sur la loi, les éléments de preuve, les témoignages librement débattus au cours des six semaines de ce second procès. Elle interroge : « Un génocide en Afrique peut-il avoir le même poids qu’en Europe ? ». Puis confie aux jurés la charge de réintégrer les rescapé·e·s et les victimes dans notre humanité commune.
C’est ce qu’ont fait les juré·e·s dans leur décision. Ils et elles ont visiblement été convaincu·e·s par les témoignages émouvants des rescapé·e·s, les précisions apportées par les témoins et l’enquête de personnalité de l’accusé. Celui-ci a été une fois encore reconnu coupable de complicité de génocide et de participation à une entente en vue de la préparation de génocide, de complicité de crimes contre l’humanité et de participation à une entente en vue de la préparation de ces crimes.
[1] L’État français est compétent pour poursuivre et juger une infraction même si celle-ci a été commise à l’étranger par des étrangers et à l’encontre de victimes étrangères, lorsque la personne poursuivie s’est rendue coupable de crime de torture, crime de génocide, crime contre l’humanité, crime ou délit de guerre, et à condition que cette personne réside de façon habituelle en France.
[2] Rony Zachariah a aussi souligné à la barre que ce discours avait changé la donne : juste après, « une quarantaine d’enfants avaient été transférés de l’hôpital à la préfecture. Je me suis rendu à la préfecture. Six ou sept enfants seulement se trouvaient là. Personne ne savait où se trouvait le reste des enfants. C’est le personnel de l’hôpital qui m’a informé qu’ils avaient été tués ».
[3] L’avocate générale lui rappelle qu’une décision du TPIR de 2011 l’a bien qualifié de « discours incendiaire diffusant un message codé compris par le public », et que les massacres ont commencé à Butare dès le lendemain.
[4] J.-F. Dupaquier, L’agenda du génocide (Karthala, 2010) et A. Guichaoua, Rwanda : de la guerre au génocide (La Découverte, 2010).