
À l’heure où se multiplient les dispositifs pour resserrer le lien entre l’armée et la jeunesse, s’intéresser au Service militaire adapté (SMA), expérimenté de manière exceptionnelle dans les « outre-mer » depuis 65 ans, permet de mettre à nu les réels enjeux de la militarisation de la jeunesse, entre maintien du statu quo colonial, union sacrée et exploitation.
Le 18 novembre 2025, le chef d’état-major des armées françaises affirmait qu’il fallait être prêt à « accepter de perdre ses enfants ». Une déclaration choc qui a suscité une indignation légitime, tout en préparant les esprits à une nouvelle étape de militarisation de la société : l’ouverture annoncée d’un service militaire relooké, le Service national volontaire (SNV), destiné à accueillir 3 000 jeunes en 2026 et jusqu’à 50 000 en 2035.
Rien de nouveau : le concept d’un service militaire volontaire, tourné tout particulièrement vers les jeunes précaires dits « en difficulté », existe déjà. Parmi les 150 dispositifs actifs, figurent notamment les formations proposées par l’Établissement pour l’insertion dans l’emploi (Epide, anciennement Établissement public d’insertion de la défense) et le Service militaire volontaire (SMV). Tous deux sont en partie la transposition en France métropolitaine d’un programme expérimenté depuis soixante-cinq ans dans les dernières colonies françaises pudiquement appelées « outre-mer » : le Service militaire adapté (SMA). Né dans un contexte de crises sociales et de soulèvements populaires anticoloniaux répétés, c’est avant tout un instrument d’assimilation et de neutralisation politique. Se pencher sur l’histoire coloniale du SMA permet de clarifier les enjeux actuels de la militarisation de la jeunesse et de l’ensemble de la société. Et invite à y résister.
L’aspect militaire demeure l’un des piliers de l’impérialisme et du néocolonialisme français le moins soumis au débat. La France lui doit pourtant beaucoup, elle qui est en 2026 la sixième puissance militaire mondiale (selon l’index Global Firepower) et le deuxième exportateur d’armes au monde. La (sur)militarisation des colonies anciennes et actuelles répond non seulement aux intérêts géostratégiques et aux besoins d’expérimentation et de promotion des technologies du complexe militaro-industriel, mais aussi à des objectifs idéologiques. Elle prolonge et conforte des rapports de domination à la croisée de la race, de la classe et du genre.
En 2022, le chef d’état-major de l’armée de Terre indiquait que les « outre-mer » représentent plus de 10 % de son recrutement annuel, pour une population de 2,8 millions d’individus. Soit autant que pour la région Île-de-France avec ses presque 12,4 millions d’habitants [1]. Sur les 600 000 habitant·e·s de Kanaky-Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française, plus d’un millier renforcent les rangs chaque année. C’est d’autant plus remarquable qu’avant 2022, l’indemnité d’installation en métropole (Insmet) excluait les ressortissant·e·s du Pacifique et de Mayotte…
Cette présence militaire accrue facilite alors le recours à la violence lorsqu’il s’agit de réaffirmer un lien de subordination à la République [2]. Une logique qui s’étend aujourd’hui aux quartiers populaires de l’Hexagone, les politiques publiques y organisant la marginalisation des classes précarisées où sont surreprésentées les populations racisées issues des anciens territoires colonisés. C’est ce que rappelle la répression des révoltes du 13 mai 2024 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, à l’aide d’unités comme la CRS 8 (spécialisée dans les violences urbaines) et le Raid, qui a aussi maté avec des véhicules blindés (sur les conseils de l’armée israélienne [3]) le mouvement de protestations suite au meurtre de Nahel Merzouk par un policier en juin 2023.
Du Code noir à l’empoisonnement au chlordécone, la gouvernance coloniale repose donc sur un régime d’exception permanent. En France métropolitaine, la circonscription obligatoire, ou service militaire, a été suspendue en 1997… mais pas le SMA dans les « outre-mer ». Lancé dans les années 1960, celui-ci, sous tutelle du ministère des Outre-mer, est plébiscité sur son site web officiel comme « un dispositif militaire d’insertion socioprofessionnelle pour les jeunes de 16 à 25 ans éloignés de l’emploi et résidant dans les territoires d’Outre-mer ». 6000 jeunes volontaires sont ainsi accueillis chaque année « pour leur faire acquérir des compétences professionnelles, des compétences sociales et leur offrir un accompagnement socio-éducatif complet ». La formation de 10 mois s’appuie sur « les règles de vie et de discipline militaires ».
Largement loué comme une innovation sociale et progressiste par la classe politique, médiatique et militaire française, le SMA prend en réalité racine dans l’application d’un agenda réactionnaire : la gestion des contestations de l’ordre colonial et raciste.
À la fin des années 1950, les luttes anticoloniales s’intensifient. Les « Trois Glorieuses » de décembre 1959 en Martinique, révoltes au cours desquelles trois jeunes des quartiers populaires de Fort-de-France sont tués par les forces de l’ordre, accélèrent une reconfiguration de l’Empire indispensable à sa sauvegarde [4]. C’est dans ce contexte que le général Jean Némo, commandant des troupes aux Antilles-Guyane, propose ce concept de service militaire adapté au premier ministre d’alors, Michel Debré.
Ce dernier s’illustrera notamment du côté de la Réunion avec la politique de stérilisations des femmes et d’avortements forcés dans les années 1960 et 1970, ainsi que les déplacements forcés de plus de deux mille enfants vers l’Hexagone à partir de 1962. Le SMA est lancé en 1961 aux Antilles et en Guyane, avant d’être étendu en 1965 à La Réunion. Puis en 1986, en pleine période dite des « événements », en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, en 1988 à Mayotte et en 1989 en Polynésie française.
La carrière de Jean Némo est par ailleurs un pur produit et un relais fidèle du colonialisme français : officier supérieur d’infanterie fort de ses expériences en Indochine et en Afrique centrale, il fait partie des théoriciens de la guerre contre-insurrectionnelle [5]. Comme pour cette dernière, le postulat de départ du SMA est d’investir le tissu social pour désamorcer toute insurrection, sous couvert d’actions sociales ou de « développement ».
Cette logique demeure au XXIe siècle : apporter une réponse disciplinaire et individualisée à des revendications collectives et politiques exprimées notamment lors des grandes mobilisations sociales. Ainsi début 2009, en plein mouvement contre la vie chère et la domination économique des groupes békés en Guadeloupe, le président Sarkozy annonce le doublement du nombre de jeunes intégré·e·s au SMA. De la même façon, la création de l’Epide suit les révoltes de 2005 en réponse à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, poursuivis par la police. Dans son discours de politique générale, le premier ministre de l’époque, Dominique de Villepin, se déclare favorable à la transposition dans l’Hexagone du savoir-faire du SMA en matière d’insertion professionnelle [6]. Quant au Service militaire volontaire, sa création est annoncée par le président Hollande un mois après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de janvier 2015 (L’Express, 19/11/2015).
Le boomerang impérial [7] se dessine ici nettement : les méthodes expérimentées dans les laboratoires que sont les territoires colonisés reviennent ensuite s’appliquer en « métropole », étendant à l’ensemble de la jeunesse populaire des dispositifs conçus pour surveiller, pacifier et dépolitiser.
Loin de réduire les inégalités structurelles héritées de la colonisation, le SMA les actualise. Il poursuit l’exploitation d’une jeunesse ultramarine frappée par un chômage massif en alignant sa formation sur les besoins de l’État, sans remettre en cause la dépendance économique, l’absence de souveraineté productive et de services publics. Ainsi en Guyane, un territoire où l’économie est dominée par l’exploitation aurifère et minière et par le Centre spatial, ce dispositif qui investit particulièrement les secteurs du « BTP, numérique, métiers de la Terre, mécanique […], transport/logistique » (dixit le site web du RSMA Guyane), adapte stratégiquement la main-d’œuvre locale aux besoins extractivistes de la puissance française et européenne.
Il s’agit donc moins de former des citoyen·ne·s libres et éclairé·e·s que des sujets dépolitisé·e·s et hiérachisé·e·s. Le port de l’uniforme permet une coercition renforcée, la désertion représentant une infraction pénale qui peut être punie jusqu’à trois ans d’emprisonnement ferme. En 2021 en Guadeloupe, l’armée française a condamné à des peines de prison avec sursis une trentaine de jeunes parce qu’elles et ils avaient interrompu leur formation avant terme.
Sous les mots d’« insertion » et de « développement » se déploie une stratégie de contrôle et de pacification. Aujourd’hui, les impacts de ces processus de militarisation se diffusent dans l’ensemble des territoires et de la société : renforcement des dispositifs de surveillance et de répression, confusion entre citoyenneté et servitude, remise en cause des droits sociaux liée au désinvestissement des services publics au profit des dépenses militaires…
Lutter contre la militarisation de la jeunesse est dès lors un levier de mobilisation accessible et concret au service d’une rupture politique plus large : contre l’impérialisme français prédateur, contre l’enrichissement d’un complexe militaro-industriel criminel, contre l’imaginaire de guerres et de répressions néocoloniales présentées comme inévitables. Ni la violence viriliste, ni les armes ne peuvent remplacer la justice sociale et le respect du droit à l’autodétermination des peuples.
Le collectif national « Non au SNU » a réalisé une cartographie complète des dispositifs de militarisation de la jeunesse pour s’organiser et y résister : https://padlet.com/collectifIdf/non-au-snu-idf-nyzw3j6w6e71meyr
[1] Audition, à huis clos, du général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre devant la Commission de la défense nationale et des forces armées, session extraordinaire de 2021-2022, 20/07/2022.
[2] Vers l’indépendance de Kanaky - Nouvelle Calédonie : éviter les pièges de la Françafrique, rapport de Survie (2021).
[3] « Maintien de l’ordre : quand le gouvernement français demande conseil à Israël », L’Humanité (04/08/2023)
[4] « La genèse du service militaire adapté à l’Outre-Mer : Un exemple de rémanence du passé colonial dans la France des années 1960 », Vingtième Siècle n° 132 (2016).
[5] Ibid
[6] « La Défense et l’insertion des jeunes : le Service militaire adapté et le dispositif “Défense deuxième chance” “Apprendre à réussir” », rapport d’information déposé au Sénat le 16/04/2008.
[7] « Mathieu Rigouste : “Un boomerang impérial lie périphéries coloniales et métropoles” », Billets d’Afrique n°344, (02/2025).