
Un bras de fer politico-commercial oppose les nouvelles autorités nigériennes et l’ex-puissance coloniale française concernant un stock d’uranium bloqué dans le pays et plus généralement l’avenir de la production du minerai sur le site jusque-là détenu par Orano.
Après le coup d’État militaire de 2023 au Niger, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), appuyée par la France, avait menacé d’intervenir militairement pour rétablir l’ancien président Bazoum. Depuis, les militaires nigériens qui ont pris le pouvoir ont maintenu fermée la frontière avec le Bénin. Dans l’incapacité d’évacuer l’uranium qui transitait jusque-là par le port de Cotonou, Orano a décidé fin 2024 de mettre en pause la production de la Société des mines de l’Aïr (Somaïr), sa dernière filiale dans le pays. Le gouvernement nigérien a alors pris le contrôle opérationnel de la société avant d’annoncer sa nationalisation complète et l’annulation de la concession minière d’Orano à Arlit.
Pour s’y opposer, la firme française a lancé quatre procédures d’arbitrage devant le Cirdi, tribunal international privé dépendant de la Banque mondiale, auquel ont recours les multinationales pour les litiges qui les opposent aux États. Le ministre nigérien des mines évoque lui un « harcèlement judiciaire » et une dizaine de procédures internationales.
Le nouveau chef de l’État, le général Tiani, n’en a pas moins réaffirmé le droit pour le pays à disposer de ses ressources naturelles et à les exploiter ou les vendre aux partenaires de son choix. Il faut dire que les cours de l’uranium, après plusieurs années de prix très bas, ont fortement augmenté sur les marchés internationaux à court terme (dit marché « spot »), passant de 66 000 dollars la tonne en janvier 2021 à 180 000 dollars la tonne fin 2025. Même les marchés à long terme, moins volatiles, sont à la hausse, pariant sur un regain d’intérêt des États pour l’énergie nucléaire. En outre, le régime nigérien, toujours engagé dans une guerre sans fin contre les groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique, a un besoin urgent de financements et fait face à une contestation grandissante au sein de son armée, dont une partie s’est récemment mutinée.
Plusieurs pistes ont été explorées, à commencer par la Chine, qui n’a pas donné suite, et l’Iran. Dès 2024, des négociations engagées au lendemain du coup d’État ont débouché sur un projet de cession à la République islamique de 300 tonnes de concentré d’uranium (« yellow cake ») en échange de matériel militaire. Suivie de près « par le chef d’état-major particulier d’Emmanuel Macron, le général Fabien Mandon […] en contact étroit avec le “Monsieur Sécurité” d’Orano, le vice-amiral Laurent Isnard, qui fut à la tête du Commandement des opérations spéciales (COS) de 2016 à 2019 », la transaction a été jugée peu susceptible d’aboutir par la France en raison des difficultés de transfert de l’uranium depuis le Niger (Africa Intelligence, 30/04/2024), mais aussi du fait des pressions internationales exercées par l’Agence Internationale pour l’énergie atomique (AIEA) et par les États-Unis. L’un comme l’autre s’inquiétait moins d’une transaction dont la légalité est contestée par Orano que des conditions de sécurité liées au transport du minerai dans un pays en guerre pour la première et du choix des destinataires pour les seconds. Avant le coup d’État, le Niger et Orano pouvaient disposer de l’uranium produit à proportion de leur participation – très inégale depuis les années 1970 – dans la Somaïr : 36 % pour le Niger (via la Société du patrimoine des mines du Niger, Sopamin), et 64 % pour Orano (ex-Areva), elle-même propriété de l’État français. Et, à certaines périodes, le Niger se contentait de céder sa part à la France. Sur un stock évalué actuellement à 1800 tonnes (soit l’équivalent d’un peu moins d’un an de production avant 2023), le gouvernement nigérien estime désormais que seulement deux tiers de 150 tonnes reviennent à l’entreprise française, le reste ayant été produit selon lui après la décision d’Orano de cesser la production. Orano ne communique pas quant à elle sur la part qu’elle estime devoir lui revenir, contestant en bloc les récentes décisions souverainistes.
La France contre la Russie… et le Togo
Peu après la nationalisation de la Somaïr, le Niger a reçu en juillet 2025 le ministre de l’Énergie russe, Sergueï Tsiviliov, en visite officielle, et signé « un mémorandum de compréhension mutuelle » sur la coopération dans le domaine du nucléaire civil avec le groupe russe Rosatom. Les autorités françaises ont accusé ce dernier d’avoir conclu un contrat de 170 millions de dollars pour l’acquisition de 1 000 tonnes d’uranium de la Somaïr, ce dont Rosatom s’est défendu.
Mais quelques mois plus tard, une partie du stock a commencé à être acheminée depuis le site d’Arlit, au nord du pays, jusque sur l’aéroport de Niamey, avec l’aide des paramilitaires russes d’Africa corps. Quel que soit l’acquéreur final envisagé, le projet consistait à faire transiter le minerai par le Togo, moyennement l’intéressement financier d’une société togolaise. L’ancien président nigérien Mahamadou Issoufou, proche du général Tiani comme de l’homme fort du Togo, Faure Gnassingbé, aurait été l’un des intermédiaires dans les négociations, avec d’autres affairistes proches de Moscou.
Mais c’était compter sans l’acharnement français. Confortée par une première décision du Cirdi en sa faveur, enjoignant « à l’État du Niger de ne pas vendre, ni céder, ni même faciliter le transfert à des tiers de l’uranium produit par la Somaïr », Orano a déposé plainte fin 2025 auprès du parquet de Paris pour « vol en bande organisée dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère ». Ce à quoi le Niger a promis de répliquer par une procédure visant à obtenir réparation pour les préjudices écologiques subis, le bilan environnemental et sanitaire de la firme française dans le pays étant en effet catastrophique. D’autre part, les autorités togolaises et sans doute d’autres pays voisins ont fait l’objet de pressions émanant des plus hautes sphères de l’État français. La DGSE, les Affaires étrangères et Macron lui-même ont multiplié les avertissements pour faire capoter l’opération. Invité par la France à co-présider la conférence humanitaire consacrée à la République démocratique du Congo (RDC) à Paris en octobre 2025, Faure Gnassingbé s’est vu notifier par le président français « qu’un soutien au transit pourrait être interprété comme une manœuvre “illégale” assimilable à du “recel” [...] Sans reconnaître explicitement l’existence d’un accord formalisé avec Niamey, le président du Conseil togolais [1] s’est dit disposé à réexaminer la situation. Cette première séquence a été suivie par au moins trois autres échanges directs entre le mois de novembre et celui de décembre entre les deux hommes », selon Africa Intelligence (18/02).
Si ces pressions ont été mal vécues par le chef de l’État togolais, et ont contribué à la dégradation des relations avec la France, elles ont néanmoins porté leurs fruits et fait capoter la vente, le Togo renonçant à faire transiter l’uranium par le port de Lomé. Mais le Niger n’a pas renoncé pour autant à son projet de vendre l’uranium, d’autant qu’une attaque, fin janvier 2026, de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) contre l’aéroport de Niamey où est entreposée une partie de l’uranium, a rendu urgent l’adoption d’une solution définitive, y compris aux yeux des Occidentaux.
À défaut d’une cession rapide du stock de la Somaïr, les autorités nigériennes espèrent relancer rapidement la production de minerai et retrouver leur place parmi les principaux producteurs mondiaux. La seule autre entreprise minière active du temps d’Areva était une entreprise chinoise, la CNNC, qui détient un petit gisement (Azelik) exploité par sa filiale, la Somina. Mais cette dernière a cessé ses activités en 2014 après seulement trois ans d’exploitation pour cause de rentabilité insuffisante. Les autorités nigériennes ont annoncé son redémarrage en 2024. Le pouvoir nigérien compte aussi sur une firme canadienne, Global Atomic, pour un projet d’exploitation (Dasa) près de la ville d’Agadez, qui pourrait fournir 1 300 tonnes par an pendant une vingtaine d’années. Mais initialement annoncée pour 2025, le commencement de la production par sa filiale, la Somida, dont le Niger n’est actionnaire qu’à hauteur de 20 %, ne cesse d’être repoussé, faute de financements et de conditions de sécurité suffisantes. Malgré les pressions nigériennes, le démarrage n’est plus évoqué avant 2028.
Selon Paolo Vieira (Mondafrique, 22/07), qui semble un observateur bien informé de la situation, l’entreprise canadienne compterait « profiter des unités de transformation de l’ex-Somaïr ». Elle a rendu publique la signature de trois contrats de fourniture d’uranium, dont un avec un client européen dont le nom n’a pas été révélé. « Pas fâchés de voir les Russes et les Chinois opter pour la prudence dans le bras de fer franco-nigérien, les États-Unis » auraient, toujours selon Vieira, avalisé « l’accord passé avec Global Atomic ». Or « il se peut qu’une partie du stock disputé de l’ex-Somaïr soit concerné par cette transaction ». Jeune Afrique (07/08) a ensuite révélé, en lien avec le média MDMG Sahel, et publication de documents confidentiels à l’appui, que c’est la société semi-publique roumaine Nuclearelectrica SA, « qui s’est positionnée pour acquérir près d’un tiers de ce lot d’uranate – 300 tonnes de concentré d’uranium ». Mais cette dernière assure qu’aucun contrat n’a pour l’instant été signé. Plusieurs problèmes importants restent en effet à résoudre. Le transport bien sûr : aérien ? Terrestre via le Togo, le Nigeria ou l’Algérie ? Ou de nouveau par le Bénin si le réchauffement des relations se poursuit ? Et les questions juridiques… La Roumanie est membre de l’Union européenne et n’est pas sous sanctions internationales à la différence de l’Iran ou de la Russie. Elle est également peu susceptible de plier face aux pressions politiques françaises. Restent les menaces d’actions judiciaires qu’Orano a réitérées. Si ces dernières n’aboutissaient pas, alors les prétentions françaises sur le sous-sol nigérien pourraient s’en trouver définitivement révolues. Affaire à suivre…
Raphaël Granvaud
[1] Depuis la réforme constitutionnelle de 2025, Faure Gnassingbe n’est plus Président de la République, mais Président du Conseil du Togo, subterfuge pour conserver le pouvoir.