Survie

Mayotte, poste avancé de la guerre contre les migrant·e·s

Racisme et colonialisme

(mis en ligne le 1er octobre 2026) - Jean Boucher

De Philippe à Lecornu, les représentants de la droite française ont choisi le « 101e département français », où Le Pen obtient des scores largement supérieurs à l’Hexagone (près de 60 % au second tour de la présidentielle de 2022), pour marquer du sceau du racisme la campagne électorale qui débute.

Édouard Philippe qui, à ce jour, fait figure de candidat favori de la droite pour 2027, a (re)lancé sa campagne par un déplacement, les 21 et 22 août, dans le « département-région » mahorais. « Un véritable test de présidentialité » dixit Le Figaro (20/08). Un test dans un territoire colonisé que se disputent droite et extrême droite, rivalisant de racisme. Philippe a ainsi placé, sans surprise, sa visite sous le signe de la « lutte contre l’immigration illégale » : visites au centre de rétention administrative (CRA) de Pamandzi et au camp de fortune insalubre de Tsoundzou, au sud de la capitale Mamoudzou, où sont entassés des Africain·e·s originaires de la région des Grands Lacs ; rencontres avec les fonctionnaires de la Police aux frontières qu’il a félicités pour leur « travail formidable » (Le Monde, 25/08) – alors que ces policiers sont régulièrement dénoncés par les ONG pour leurs exactions à l’égard des migrant·e·s.

Dans son interview à France Mayotte Matin (21/08), Philippe évoque à Mayotte « une situation bien pire » que dans l’enclave espagnole de Ceuta [1] : « L’urgence est de fermer les vannes de l’immigration. Pas à moitié. Totalement. » Et de proposer la suspension de toute nouvelle demande d’asile et du droit du sol. Des mesures réclamées depuis longtemps par le Rassemblement national (RN) – ce que ne manque pas de rappeler la section locale du parti lepéniste en accusant Philippe de récupération [2].

S’appuyant sur le « Règlement retour » adopté récemment par l’Union européenne, le candidat Horizons promet aussi que, s’il est élu, un « centre de retour » – pour y enfermer les « étrangers en situation irrégulière installés à Mayotte » – sera installé en Afrique de l’Est, en mobilisant la milice européenne Frontex pour accélérer les expulsions.

Des promesses électorales aux actes de guerre

Le premier ministre Sébastien Lecornu, auquel il est également prêté des ambitions présidentielles, a pris le relais quelques jours après avec une visite de deux jours à Mayotte les 26 et 27 août, lui aussi chassant sur les terres de l’extrême droite.

Accompagné par pas moins de six ministres (dont celui de l’Intérieur et celle des Armées), cette autre figure de la droite ne s’est pas contentée des promesses électorales de son prédécesseur. Il s’est voulu concret, « [assumant] une militarisation plus importante de la protection de la souveraineté de l’archipel ». L’ennemi·e ? Le/la migrant·e ! Les Comorien·ne·s, séparé·e·s de leurs frères et sœurs mahorais en 1975, mais aussi, plus récemment, les Africain·e·s des Grands Lacs fuyant la guerre et la misère.

Le 26 août, lors de la réunion sur la base navale de Dzaoudzi de « l’état-major de la lutte contre l’immigration clandestine » (une cellule de coordination de l’État dirigée par un sous-préfet spécialisé) – où il n’a été question que de « protection du territoire » face à la « menace » migratoire contre un « adversaire qui s’adapte » – puis devant l’assemblée de Mayotte, Lecornu et ses ministres ont annoncé plusieurs mesures d’une guerre qui ne se cache plus [3]

Tout en se vantant d’une politique qui a permis d’expulser 16 500 migrant·e·s rien qu’au premier semestre de cette année (23 000 pour tout 2025 – plus de 60 par jour !), le premier ministre a déploré qu’il y ait toujours un « énorme problème d’angle mort autour de l’archipel ». Évoquant la promesse faite en 2024 par Darmanin d’ériger un « rideau de fer » pour bloquer l’arrivée par la mer de Comorien·ne·s, il a déclaré qu’il allait commencer à le « dessiner » grâce aux hautes technologies disponibles et aux crédits alloués aux forces armées : usage de l’intelligence artificielle ; déploiement de drones tactiques pour intercepter et de drones de longue portée pour anticiper les départs ; ballons statiques avec capteurs ; augmentation du nombre de radars et des bateaux d’interception (quatre en 2017, ils seront quatorze en 2028), ceux-là mêmes qui ont causé plusieurs naufrages de kwassa-kwassa et de morts en mer.

Militarisation de la police et policiarisation de l’armée

L’annonce d’un renforcement des effectifs de police et de gendarmerie (qui ont déjà doublé en dix ans) a été complétée par celle d’une plus grande coordination entre le ministère de l’Intérieur et celui des Armées, ainsi que d’une mobilisation plus importante des forces armées. Leur implication, moins connue que les opérations menées par les « forces de sécurité intérieure » (police et gendarmerie), est effective depuis plusieurs années, en mer (comme ces « opérations Requin » menées au large du canal du Mozambique [4]) mais aussi sur terre, avec le 5e régiment étranger – surnommé le « régiment du Tonkin », continuité colonialiste oblige ! – stationné à Dzaoudzi (et en charge par exemple de l’« opération Nephila » : 18 opérations, 441 étranger·ère·s intercepté·e·s en 2025).

Une implication militaire qui sera renforcée par l’envoi d’un détachement de la Légion étrangère sur l’îlot M’tsamboro (que Lecornu conçoit comme « un poste avancé de souveraineté »), par un patrouilleur outre-mer supplémentaire et un quatrième avion de surveillance et de renseignement, qui sera stationné à La Réunion voisine mais qui aura pour mission de participer aussi à la lutte contre l’immigration à Mayotte.

Bonus-malus néocolonialiste

Dernier volet des annonces gouvernementales, la création d’« un système de bonus-malus sur l’aide publique au développement » [5], la France conditionnant son « aide » à plusieurs pays africains à une coopération effective à sa politique migratoire. Les pays concernés (Comores, Burundi, Tanzanie, Rwanda, Somalie, Kenya, République démocratique du Congo) se verraient récompensés ou sanctionnés en fonction de leur engagement à collaborer avec les services de renseignement français et à « accueillir » les étranger·ère·s « en situation irrégulière » expulsé.e.s. Bref, à faire le sale boulot de l’État français.

Le gouvernement comorien, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Mohamed Mbae, exprimant sa « surprise », a dénoncé « une condescendance insupportable ». Une « condescendance » qui pue en effet le racisme et le colonialisme, mais qui ne devrait pas le surprendre. Ce chantage ouvert, significatif de la relation de domination qu’entretient l’impérialisme français à l’égard de l’Afrique, est en fait dans la continuité des accords dits « de partenariat », qui associent quasi systématiquement des clauses économiques et des clauses « sécuritaires », notamment la coopération dans la lutte anti-migrant·e·s.

Ainsi, l’accord de 2019 entre la France et les Comores, un document-cadre de partenariat, comporte des engagements réciproques pour lutter contre l’immigration irrégulière. En 2023, le président comorien Azali Assoumani, pressé par son opinion publique, avait pourtant fait mine de s’opposer aux expulsions de l’opération Wuambushu lancée à Mayotte par le ministre de l’Intérieur français, bloquant notamment l’accès du bateau utilisé par la France. Véritablement convoqué à l’Élysée par Emmanuel Macron, il avait alors immédiatement cédé face au chantage français à l’Aide publique au développement, qui révélait là aussi l’une de ses véritables fonctions.

Impérialisme, racisme et extrême droite

De par son lien de dépendance (coloniale) qui permet à l’État français d’y mettre en œuvre les politiques réactionnaires qu’il hésite à mener dans l’Hexagone, Mayotte est devenue un poste avancé de sa guerre raciste. En plus de la militarisation et de la violence policière, il convient de mentionner l’arsenal juridique et législatif, répondant lui aussi toujours plus aux desiderata de l’extrême droite et s’inscrivant dans la continuité de la politique qu’il a menée dans son empire colonial : toujours plus de dérogations au droit commun en vigueur dans la « métropole »- – restriction du droit du sol, absence d’aide médicale de l’État (AME) pour les « clandestins », enfermement dans des CRA d’enfants migrant⋅e⋅s avec leurs parents en attente de leur expulsion [6] (une mesure théoriquement proscrite en France). Dernier dispositif dérogatoire en date : le décret du 6 août qui donne au préfet de Mayotte des pouvoirs exceptionnels, y compris sur les questions migratoires [7].

L’impérialisme tricolore s’accroche à Mayotte, utile comme ses autres colonies à maintenir son rang de puissance mondiale. Par cette domination, il entretient le sous-développement du territoire : près d’un tiers de sa population est au chômage et plus de 75 % vit en dessous du seuil de pauvreté. De quoi générer une colère que l’État et les responsables de droite détournent contre des migrant·e·s désigné·e·s comme responsables de tous les maux de l’archipel.

Cette politique de haine fait le jeu de l’extrême droite qui, ainsi légitimée, peut réclamer des mesures encore et toujours plus dures contre les migrant·e·s [8]. Et leur extension aux autres colonies françaises et in fine en « métropole ».

Je soutiens Survie

[3] Déclaration intégrale à retrouver [sur vie-publique.fr (26/08).

[4] Évoquées lors de la réunion de l’état-major de la lutte contre l’immigration clandestine, à retrouver sur info.gouv.fr : « Visite de Sébastien Lecornu à Mayotte » (26/08).

[5] Voir la déclaration de MM. Lecornu et Nuñez sur vie-publique.fr (26/08).

[6] Décret n° 2026-471 du 10 juin 2026 relatif à l’exécution des mesures d’éloignement à Mayotte.

[7] « À Mayotte, un préfet en mode gouverneur », Mediapart (07/08).

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