Survie

Sahara occidental : Les prisonniers poursuivent leur lutte, la complicité française s’aggrave

(mis en ligne le 1er novembre 2026) - Jean Boucher

Les militants sahraouis détenus par le Maroc pour leur combat en faveur du droit à l’autodétermination de leur pays [1] poursuivent la lutte depuis leurs prisons. Certains viennent de mener plus de trois semaines de grève de la faim.

Portraits des prisonniers politiques sahraouis en grève de la faim en septembre et octobre 2026.

Le 23 septembre, neuf prisonniers politiques [2] du « groupe de Gdeim Izik » [3] détenus dans les prisons marocaines de Kénitra, Tiflet et Aït Melloul entamaient une grève de la faim illimitée. Cinq d’entre eux ont tenu plus de trois semaines, jusqu’au 16 octobre, date à laquelle ils ont suspendu leur action après avoir obtenu de l’administration pénitentiaire des engagements à répondre à plusieurs de leurs revendications.

La grève de la faim est une des rares armes qu’ont à leur disposition les prisonniers sahraoui·e·s· pour défendre leurs droits face à un pouvoir autocratique qui occupe d’une main de fer 80 % de leur pays et qui bénéficie du soutien de puissances occidentales (dont la France, lire ci-dessous).

« Jusqu’à l’obtention de l’intégralité de nos droits »

Ainsi, l’action entamée le 23 septembre intervenait quelques semaines seulement après la grève de la faim que Naâma Asfari avait menée pendant 46 jours. Il protestait à nouveau (il avait déjà effectué trois grèves de la faim de 48 heures cette année) contre des conditions inhumaines de détention et réclamait la libération des prisonniers politiques sahraouis incarcérés au Maroc, ou au moins leur transfèrement au Sahara occidental, auprès de leurs proches, avec droit de visite. Ayant obtenu de l’administration pénitentiaire des engagements, Naâma avait suspendu sa grève de la faim le 24 juillet (Décolonisons, 09/2026).

Une grève relancée donc avec ses camarades de Gdeim Izik, les autorités marocaines n’ayant respecté aucune de leurs promesses. Ainsi que l’a dénoncé dans son communiqué du 23 septembre l’Association des amis de la République arabe sahraouie démocratique, « la “bonne volonté” de l’administration pénitentiaire marocaine n’a été qu’un leurre », destiné principalement à désamorcer la mobilisation internationale en faveur des prisonniers sahraouis et de leur combat.

Les neuf détenus avaient donc décidé d’engager, comme ils l’ont exprimé dans leur déclaration du même jour, une nouvelle « bataille des intestins vides […] jusqu’à l’obtention de l’intégralité de [leurs] droits », exigeant de nouveau que soit respecté leur « droit à être transférés vers les villes du Sahara occidental occupé, conformément aux dispositions du droit international humanitaire » Et aussi de « contraindre l’État occupant marocain à mettre en œuvre les décisions des mécanismes conventionnels des Nations unies ».

« Actes de torture et mauvais traitements »

Tout au long des 23 jours de grève de la faim des prisonniers sahraouis, la solidarité s’est organisée et exprimée malgré les tentatives des autorités marocaines de l’étouffer, y compris en laissant les familles sans nouvelles. Comme en a témoigné pour notre journal Ali Roubiou, cousin de Naâma Asfari, gréviste de la faim et figure de la lutte du peuple sahraoui pour son indépendance : « Les familles se voient interdire les visites, ce qui est particulièrement grave, car les autorités marocaines craignent que la réalité de leur état de santé ne soit révélée au grand jour. Cette situation est d’autant plus inquiétante que plusieurs d’entre eux souffrent de maladies chroniques et de séquelles liées aux actes de torture et aux mauvais traitements qu’ils ont subis au cours de leurs seize années de détention arbitraire. »

Claude Mangin, épouse de nationalité française de Naâma Asfari [4], a tenté de lui rendre visite à la prison de Marrakech où il a été transféré de force le 28 septembre. Mais elle s’est vue refoulée à l’aéroport dès son arrivée sur le sol marocain le 12 octobre. Ce n’est pas une première : elle est empêchée depuis 2019 de revoir son compagnon, condamné à 30 ans de prison.

Le même jour, à Rabat, devant le siège de la délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion, la police a dispersé brutalement un rassemblement de solidarité avec les prisonniers politiques sahraouis, organisé par leurs familles. Plusieurs manifestant·e·s blessé·e·s, sept arrêté·e·s et mis·e·s en garde à vue – dont quatre déférés devant le parquet et placés en détention. Selon l’agence de presse sahraouie Équipe Media (14/06), au moins un d’entre eux, Brahim Babit, aurait subi de graves violences physiques.

« Pas la fin du combat »

L’administration pénitentiaire a finalement pris l’engagement de répondre à plusieurs des revendications des prisonniers en lutte, a indiqué la Ligue pour la protection des prisonniers sahraouis dans les prisons marocaines (LPPS) dans son communiqué du 16 octobre : fin de leur dispersion entre différentes prisons ; regroupement dans un même établissement carcéral au Sahara occidental, à proximité de leurs familles ; amélioration de leurs conditions de détention et garantie de leurs droits fondamentaux.

Échaudée par le non-respect des promesses faites cet été par les autorités marocaines, la LPPS appelle cependant à la vigilance : « La fin de la grève ne signifie pas la fin du combat pour le respect des droits des prisonniers. Elle implique, au contraire, que les engagements pris soient honorés et traduits en mesures concrètes. » Elle insiste également sur « la nécessité de poursuivre le suivi de [la] situation [des prisonniers] jusqu’à la satisfaction de leurs revendications légitimes ». La solidarité internationale n’en est que plus indispensable.


Groupe de Gdeim Izik : un déni de justice

Dans l’avis 23/2023 adopté lors de sa session du 27 mars-5 avril 2023, le Groupe de travail sur la détention arbitraire des Nations unies, après avoir attesté la violation de leurs droits et l’usage de la torture pour extorquer les aveux qui ont servi à justifier la condamnation des membres du « groupe de Gdeim Izik », avait conclu au caractère arbitraire de leur détention et demandé leur libération, avec droit de réparation, notamment sous forme d’une indemnisation. Une demande à laquelle Rabat s’est bien gardé de donner suite.

Plus récemment, le 20 mai dernier, le comité des Nations unies contre la torture, examinant quatre plaintes déposées en 2022, a également conclu que le Maroc avait violé leurs droits, dénonçant « un schéma constant d’arrestations arbitraires, de détention à l’isolement, d’actes de torture ou de mauvais traitements lors des interrogatoires et d’utilisation ultérieure d’aveux obtenus sous la contrainte dans le cadre de procédures judiciaires ». Et de détailler : coups violents répétés, brûlures de cigarette, suspension chevilles et poignets attachés ensemble dans le dos, menaces de viol, isolement, privation de nourriture et de soins médicaux, déni du droit de la défense…

Commentant les décisions adoptées par le comité, son vice-président, Peter Vedel Kessing, a déclaré : « Malheureusement, il ne s’agit pas de cas isolés, mais d’un problème structurel dans la gestion par le Maroc des affaires liées à Gdeim Izik. » Ayant déjà mis la main sur une bonne partie du Sahara occidental et de ses ressources, le régime chérifien, au nom d’une « intégrité territoriale » derrière laquelle il veut mobiliser sa population, est bien décidé à écraser toute résistance sahraouie. Il veut faire de Gdeim Izik, symbole de cette résistance, un exemple de sa détermination à poursuivre la colonisation de territoires qu’il nomme ses « Provinces du Sud ».

Lecornu : « La France se tient aux côtés du Maroc loyalement et fidèlement »

Les preuves des exactions marocaines contre les Sahraoui·e·s s’accumulent, les condamnations d’instances internationales se multiplient… et les puissances occidentales continuent de soutenir Rabat, sans même un seul mot sur sa violation systématique des droits humains et du droit international.

À l’heure où nous mettons sous presse, la question du Sahara occidental est à nouveau discutée à l’Onu. Selon Media24 (12/10), la France, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, y œuvre – tout comme les États-Unis – pour que le nouveau projet de résolution accorde « une place beaucoup plus nette au plan d’autonomie marocain ». Un plan qui exclut évidemment l’indépendance du Sahara occidental et même le référendum d’autodétermination, pourtant prévu dans les accords de cessez-le-feu signés en 1991 entre le Maroc et le Front Polisario [5].

Après avoir longtemps tenté de ménager à la fois Rabat et Alger, qui soutient le Polisario, la France s’est ouvertement et pleinement rangée du côté du Maroc en 2024, reconnaissant sa souveraineté sur le Sahara occidental. En fait, comme nous l’analysions alors, « cette annonce française s’inscrit dans une certaine continuité, la France ayant en réalité toujours soutenu le plan d’autonomie marocain qu’elle avait déjà présenté au Conseil de sécurité de l’ONU comme une “solution réaliste”. » (Billets d’Afrique n°340, 10/2024).

Un soutien apporté de facto à l’occupation marocaine aussi par la présence de longue date d’entreprises françaises contribuant économiquement, par leurs investissements, à l’occupation marocaine et la légitimant. Mais l’État français ne s’est pas contenté d’encourager les entreprises tricolores à s’implanter dans le territoire illégalement occupé, il livre depuis plusieurs années au régime chérifien un armement que ce dernier utilise au Sahara occidental [6].

« La France se tient aux côtés du Maroc loyalement et fidèlement », a assuré Sébastien Lecornu lors de sa visite à Rabat en juillet dernier. Premier partenaire économique et financier du Maroc qui est aussi son premier client et fournisseur africain, Paris n’en finit pas de renforcer ses liens avec son ancien protectorat, le premier ministre annonçant notamment la signature d’« un traité bilatéral entre nos deux pays, le premier que la France signera avec un pays hors de l’Union européenne ». Fût-ce au mépris des droits humains et du droit à l’existence du peuple sahraoui.

Mais un peuple qui, comme vient de le rappeler à l’Onu son représentant, Sidi Mohamed Omar, « ne renoncera jamais à ses droits inaliénables et continuera à défendre ses aspirations nationales à la liberté et à l’indépendance par tous les moyens légitimes ».

Je soutiens Survie

[1] Depuis 1963, le Sahara occidental est inscrit sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU qui sont censés décider de leur statut par référendum.

[2] Hassan Dah, Ahmed Sbai, El Hassan Azaoui, Sidi El Bachir Boutanguiza, Abdallah Abbah, Naâma Asfari, Mohamed Bani, Mohamed Lamine Hadi, Bachir Khadda.

[3] Le 8 novembre 2010, 25 militants sahraouis étaient condamnés à des peines allant de 20 ans d’emprisonnement à la prison à vie, suite au démantèlement sanglant par l’armée marocaine du campement pacifique sahraoui de Gdeim Izik, installé près de la ville d’El Aayoune, dans les territoires occupés.

[4] Nous l’avions interviewée à l’occasion de la Marche pour les libertés : « Les Sahraoui·e·s ont tout gagné, pourtant rien ne change », Billets d’Afrique n° 348 (06/2025).

[5] Le mouvement indépendantiste est reconnu depuis 1979 par l’Onu comme étant le représentant du peuple du Sahara occidental.

[6] Voir notamment « French Arms », l’enquête réalisée en 2019 par Lighthouse reports, en coopération avec Disclose et avec le soutien d’Arte, Mediapart, Radio France et Bellingcat.

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