Survie

Prisonnier·e·s politiques kanak :
« On a été sali par l’État français et par la justice coloniale »

(mis en ligne le 4 novembre 2026) - Benoît Godin

Après avoir bénéficié d’un non-lieu général, contre lequel le parquet a fait appel, les responsables indépendantistes accusé·e·s d’être les « commanditaires » des révoltes de 2024 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie dénoncent une machination d’État et contre-attaquent sur le front judiciaire.

Leurs avocat·e·s et soutiens politiques (dont Survie) n’ont cessé de dénoncer un « dossier vide » et de les présenter comme des prisonnier·e·s politiques, les derniers développements de l’affaire leur donnent raison. Le 5 juin, presque deux ans après l’interpellation et le transfert forcé en « métropole » de sept responsables indépendantistes kanak, les juges d’instruction en charge du dossier ont ordonné un non-lieu général. Non seulement pour eux, mais aussi pour les sept autres personnes mises en examen, toutes et tous accusé·e·s d’être à l’initiative des révoltes qui ont enflammé l’archipel en mai et juin 2024.

« Ce non-lieu est forcément quelque chose de positif pour moi et pour l’ensemble de mes camarades, réagit Brenda Wanabo-Ipeze, l’une des sept activistes concerné·e·s, aujourd’hui représentante en France du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). On a été sali par l’État français et par la justice coloniale qui sévit toujours en Kanaky. Je rappelle les propos d’un certain ministre alors en exercice qui disait vouloir faire de nous “des exemples” [1]. Aujourd’hui, la justice française est en train de démontrer qu’ils l’ont fait sans fondements. On a servi de boucs émissaires ! »

Diversion et criminalisation

Rembobinons. En mai 2024, alors que la Kanaky-Nouvelle-Calédonie est en ébullition, les représentants de l’État français n’ont pas de mots assez durs contre la CCAT – pour Cellule de coordination des actions de terrain. Cette structure indépendantiste transpartisane, qui mène depuis des mois la mobilisation contre le projet gouvernemental de dégel du corps électoral calédonien [2], serait à les entendre l’unique responsable de la crise qui secoue l’archipel : un « groupe mafieux » qui « commet des pillages et des meurtres », dixit Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, une « organisation de voyous » selon Louis Le Franc, haut-commissaire en poste à Nouméa. Une manière commode pour l’exécutif de s’affranchir de sa responsabilité évidente, tout en justifiant la criminalisation du mouvement indépendantiste – et au-delà de l’ensemble du monde kanak [3].

Cela se traduit sur le terrain par une répression massive – jusqu’à 8000 hommes déployés, plus de 2500 gardes à vue et 250 incarcérations, onze Kanak tués par balle, dont huit par les forces de police. Mais aussi par la traque fébrile des soi-disant « commanditaires » de ces révoltes émeutières. L’État sort l’artillerie lourde : l’enquête est confiée aux sous-directions antiterroristes de la police judiciaire et de la gendarmerie, dépêchées spécialement sur place depuis la région parisienne.

Le 19 juin 2024, onze militant·e·s kanak en lien avec la CCAT sont interpellé·e·s. Après trois jours de garde à vue (un traitement réservé là aussi aux affaires de terrorisme), iels sont mis·e·s en examen pour des chefs d’inculpation gravissimes, allant de l’« association de malfaiteurs en vue de la préparation de crimes et délits » à la « complicité de meurtre ou de tentative de meurtre sur personnes dépositaires de l’autorité publique ». Sept d’entre elles·eux sont illico transféré·e·s vers l’Hexagone pour y être placé·e·s en détention provisoire, dans des prisons différentes et à l’isolement [4] : Christian Tein, Dimitri Qenegei, Steeve Unë, Guillaume Vama, Yewa Waetheane, Frédérique Muliava et Brenda Wanabo-Ipeze. Ces deux dernières sont libérées deux semaines plus tard (avec toutefois interdiction de rentrer chez elles en Kanaky-Nouvelle-Calédonie), mais pas leurs cinq compagnons de lutte.

Une accusation qui s’effondre

Un traitement exceptionnel, que rien ne justifiera par la suite. Le 3 juin 2025, les juges d’instruction parisiens, qui ont repris en main le dossier six mois plus tôt à la faveur d’un dépaysement obtenu de haute lutte par la défense, demandent la remise en liberté des militants kanak encore incarcérés. Dans leur ordonnance, ils indiquent notamment qu’il n’est pas établi que Christian Tein (désigné durant sa détention président du FLNKS) ait organisé des attroupements armés, mais qu’au contraire il s’était rendu sur le terrain pour appeler au calme.

Malgré l’appel du parquet, les cinq hommes recouvrent à la liberté après quasiment une année passée en détention. Il faudra attendre quatre mois de plus pour que soient levés les contrôles judiciaires qui interdisent à Christian, Brenda et les autres de se rencontrer et surtout de rentrer chez elles·eux, en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Seule Brenda Wanabo-Ipeze décide de rester en « métropole » pour y porter le combat.

L’accusation semble dès lors mal en point. Elle s’effondre ce 5 juin, comme le souligne Louise Chachat, l’une des avocates des militant·e·s indépendantistes : « Nous avons là une ordonnance de 253 pages, rendue par trois juges d’instruction avec des motivations très détaillées et une conclusion sans appel, qui dit qu’aucune charge suffisante ne permet de renvoyer quiconque devant une juridiction pour n’importe lequel des faits qui sont reprochés. » Et d’ajouter : « Voilà un dossier colossal en investigations, en moyens déployés, en médiatisation par le parquet et le pouvoir politique, mais dont à la fin il ne ressort rien ! »

Le combat continue

Ce non-lieu général ne marque cependant pas le terme de cette affaire. D’abord parce que le parquet a une fois encore fait appel de la décision des juges d’instruction. Un scénario prévisible, le ministre de la Justice s’appelant aujourd’hui Gérald Darmanin. « On attend maintenant début 2027 pour savoir si cela aboutit ou pas, explique Brenda Wanabo-Ipeze. Personnellement, je reste confiante, je crois en une issue qui nous sera favorable, même si cela doit prendre encore un peu de temps. Comme dit un vieil adage : “Le mensonge prend l’ascenseur, la vérité prend l’escalier” ».

Mais le combat judiciaire pourrait se poursuivre également sur d’autres terrains. Le 31 août, Brenda Wanabo-Ipeze et cinq de ses camarades d’infortune ont déposé une plainte (enregistrée le 9 septembre) devant la Cour de justice de la République (CJR), seule juridiction à même de juger des membres du gouvernement pour des actes commis dans l’exercice de leurs fonctions. Sont visés quatre ministres en fonction au moment des faits : Gabriel Attal (premier ministre), Gérald Darmanin (Intérieur), Eric Dupond-Moretti (Justice) et Sébastien Lecornu (Armées).

Les plaignant·e·s réclament que la CJR lancent des poursuites contre les quatre responsables macronistes pour « actes arbitraires attentatoires à la liberté individuelle », « abus d’autorité aggravé » et, comme un renvoi à l’envoyeur, « association de malfaiteurs ». « Il s’agit de rappeler aux responsables de l’État qu’ils ne sont pas au-dessus des lois, cingle Brenda Wanabo-Ipeze. Dans cette affaire, pour mater la révolte en Kanaky, le gouvernement de l’époque s’est assis sur la séparation des pouvoirs et a instrumentalisé la justice. On a bien vu que des décisions politiques ont alors primé sur les instructions judiciaires en cours et sur la recherche de vérité. À Nouméa, la police et les juges ont visiblement exécuté sans broncher des consignes venues tout droit de Paris ! »

« Tout était préparé à l’avance »

Particulièrement en cause, les conditions de l’arrestation et du transfert immédiat des sept prisonnier·e·s dans un avion militaire spécialement affrété pour l’occasion qui les attendait sur le tarmac de l’aéroport. Dans le document de seize pages remis à la CJR, les responsables indépendantistes estiment que « cette opération a été décidée antérieurement à toute décision des juges d’instruction et du juge des libertés et de la détention du tribunal de Nouméa, dès le mois de mai 2024, lors de la réunion interministérielle du 16 mai 2024 et les jours suivants » (Mediapart, 9/09).

« Tout était préparé à l’avance, insiste Brenda Wanabo-Ipeze. Quand ils sont venus m’arrêter chez moi, ils me demandaient sans cesse mon passeport. C’est qu’ils avaient déjà prévu ce vol ! » Une version des faits confirmée par tous les témoins avec qui nous avons pu nous entretenir, comme Louise Chauchat en juin 2025 : « Quand la machine étatique se met en branle comme ici, il n’y a rien à faire. Nous, avocats, avons été un simple prétexte aux droits de la défense. Tout était déjà prêt : les avions, le choix des prisons… »

Justice d’exception

La commission des requêtes de la CJR a examiné la recevabilité de la plainte le 12 octobre. Quelques jours auparavant, Brenda Wanabo-Ipeze se voulait confiante : « J’espère que nous obtiendrons gain de cause. Si ce n’est pas le cas, cela serait un très mauvais signal. Cela signifierait que l’appareil judiciaire peut être utilisé au bon vouloir des gouvernants, ce qui est digne d’une dictature. » Le 23 octobre, la nouvelle tombe : la plainte est classée, sans qu’aucun appel ne soit possible.

Tout sauf une surprise quand on connaît un peu la CJR. Cette institution plus politique que judiciaire (douze des quinze juges qui la composent sont des parlementaires) offre un parfait exemple d’une justice d’exception, conçue avant tout pour organiser l’impunité de nos gouvernants. De sa création en 1993 à 2023, soit en trente ans d’existence, la CJR a reçu 22 095 requêtes pour seulement 52 saisines de la commission d’instruction (Le Monde, 06/11/2023). À ce jour, seuls quatorze ministres ou ex-ministres ont été jugés. La moitié a été relaxée, les autres condamnés à des peines pour le moins clémentes (jamais de prison ferme), et même, pour deux d’entre eux, dispensés de peine.

Les indépendantistes kanak pourraient cependant explorer d’autres voies de recours, par exemple auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). « Tout cela est en cours de réflexion avec nos avocat·e·s, confirme Brenda. Nous procédons étape par étape, mais nous ne rejetons pour le moment aucune des procédures qui s’offrent à nous pour obtenir justice et réparation. »

Rassemblement en soutien à Christian Tein devant le tribunal de Paris, le 27 mai (photo : B. Godin).
Je soutiens Survie

[1] Le 16 mai 2024, trois jours après le début des révoltes émeutières en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, le premier ministre Gabriel Attal déclare au cours d’une réunion interministérielle de crise : « S’il pouvait y avoir quelques exemples, ce serait bien ».

[2] « Le dégel du corps électoral prêt à enflammer la Kanaky-Nouvelle-Calédonie », Billets d’Afrique n°336 (mai 2024).

[3] Une gestion de crise qui rappelle très clairement celle mise en place par le pouvoir macroniste pour faire face à la mobilisation de ce mois d’octobre 2026. Lire à ce sujet « Avant le 17 octobre, le précédent kanak qui éclaire les méthodes du gouvernement », Mediapart (20/10).

[4] Dans le même temps, plusieurs dizaines de prisonniers dits de droit commun ont également été transférés de force de Kanaky-Nouvelle-Calédonie vers la « métropole » – sur le sujet : « Nouvelle-Calédonie : le calvaire des “déportés” anonymes » (Mediapart, 17/05/2025). Le collectif Solidarité Kanaky continue de les suivre et de les soutenir.

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