Survie

Lom Pangar : aide aux entreprises, à la déforestation et à l’endettement

rédigé le 1er février 2018 (mis en ligne le 16 avril 2019) - Pauline Tétillon

Le Cameroun s’est lancé depuis quelques années dans un vaste chantier d’électrification de ce pays au fort potentiel hydroélectrique, avec notamment le projet phare du barrage de Lom Pangar dans l’Est, inauguré en juin 2017.

Selon la Banque Mondiale, 57 % des Camerounais avaient accès à l’électri­cité en 2014, seulement 22 % en zone rurale. Pour les ménages et les petites entreprises raccordés, cet accès reste cher et les coupures de courant, dues à une pro­duction insuffisante mais surtout à un ré­seau de distribution vétuste, sont fréquentes et créent de vives tensions sociales. Pour­tant, malgré ce que gouvernement et les bailleurs annoncent, ce n’est pas l’améliora­tion des conditions de vie des habitants qui a motivé ce projet.

L’aide au secours des entreprises

La construction de ce barrage était la condition nécessaire à l’extension de la raffi­nerie d’aluminium Alucam, basée près d’Edéa, à mi­-chemin entre Yaoundé et Douala. Fondée en 1954 par le Cameroun et le groupe industriel français Pechiney – le­quel est passé depuis entre les mains du groupe canadien Alcan puis de l’Anglo-­Aus­tralien Rio Tinto – Alucam consomme près de la moitié de l’électricité produite dans le pays. Elle a dû à plusieurs reprises réduire sa consommation pour pouvoir approvisionner les ménages camerounais (Agence Ecofin, 19/02/13 et 9/07/16). Le barrage de Lom Pangar doit permettre une régulation du fleuve Sanaga notamment en saison sèche, pour augmenter la production des centrales hydroélectriques existantes en aval et en construire de nouvelles, dont une à Nachti­gal devant approvisionner directement Alu­cam. Poussé par Alcan (cameroun­info.net, 1/10/2004), l’État camerounais s’est tourné vers les bailleurs internationaux pour concrétiser ce projet. Le recours à l’aide publique pour finan­cer ce projet ne semble pourtant pas aller de soi. Seule une ligne haute tension permet­ tant d’électrifier 150 villages (Le Monde Afrique, 14/11/2016) [1] entre Lom Pangar et Bertoua est prévue, ce qui reste une avancée bien maigre en termes d’accès de la popula­tion à l’électricité au vu des sommes en jeu : près de 300 milliards de FCFA, soit 460 mil­ lions d’euros, sans compter le financement de la réfection de certaines portions du pi­peline Tchad­-Cameroun amenées à être inondées [2].

Aveuglement environnemental

Par ailleurs le barrage est situé dans une zone écologique particulièrement sensible, le massif forestier de Deng Deng, qui abrite des grands primates. Le projet implique la destructions d’environ 50 000 hectares d’ha­bitats naturels (dont 30 000 hectares de fo­rêt [3]) et le massif forestier risque d’être davantage fragilisé à l’avenir, étant davantage accessible grâce aux nouvelles infrastruc­tures. A cela s’ajoutent des bouleversements socio­économiques importants : déplace­ ment de villages, diminution de la qualité de la pêche en aval, afflux de population en re­cherche de développement dont il va falloir restreindre les activités... pour protéger l’environnement ! [4] Selon un câble diplomatique [5] de juin 2009 révélé par Wikileaks, la Banque Mon­diale, alors unique financeur aux côtés du Cameroun, était particulièrement inquiète quant au respect de ses directives environ­nementales et sociales. Alors qu’elle deman­dait des délais supplémentaires, le Cameroun, impatient et pressé par Rio Tin­to, s’est mis à la recherche d’autres bailleurs susceptibles d’être « plus souples » sur ce projet. La France a alors accepté de contri­buer au financement du barrage, toujours selon ce câble diplomatique, qui décrit une « faveur politique au président Biya » : celle-­ci fut confirmée au lendemain de la vi­site en mai 2009 du Premier ministre d’alors, François Fillon, venu pour signer de nou­veaux accords dans les domaines de la dé­fense, des migrations et du développement. L’Agence Française de Développement (AFD) – par ailleurs actionnaire minoritaire d’Alucam – a ainsi financé le projet à hau­teur de 60 millions d’euros : 45 millions ont été affectés au Programme de Gestion Envi­ronnementale et Sociale (PGES), destiné à mettre en place des « mesures d’atténua­tion » des impacts négatifs du projet, mais qui permet au passage de financer pudique­ment « l’enlèvement de la biomasse » sur près de 2400 hectares [6]... déforestés.

Contrats en cascade

Conscients des conséquences environ­nementales du projet, les bailleurs interna­tionaux [7] ont donc tout de même ouvert les vannes de l’aide au développement [8], et ce ne sont pas les entreprises – très rarement camerounaises – qui ont décroché les mar­chés qui s’en plaindront. Le plus gros mor­ceau a été attribué à l’entreprise chinoise China International Water and Electric Corp (sanctionnée par la suite par la Banque Mondiale pour avoir faussé sa soumission [9]) pour la réalisation du barrage, l’usine hydro­électrique de pied étant réalisé par sa com­ patriote China Camc Engineering Co limited. Mais les entreprises françaises ne sont pas en reste. La société Coyne et Bellier a obtenu le contrat de maîtrise d’œuvre du barrage (financé par l’AFD) tandis que Cege­lec, filiale de Vinci, a obtenu la construction de la ligne haute tension Lom Pangar­ Ber­toua. Dans le cadre du PGES, c’est la société forestière Rougier, via sa filiale la Société Fo­restière et Industrielle de la Doumé (SFID), qui a obtenu 8 ventes de coupe pour le fa­meux « enlèvement de la biomasse » d’une zone qui sera inondée par le bassin du bar­rage, ou encore Oréade Brèche qui a été chargé de la maîtrise d’ouvrage sur les aspects environnementaux et sociaux du projet.

La France des lumières

Ce n’est pas fini : Lom Pangar n’était qu’un préalable à la construction d’autres in­frastructures hydroélectriques et le Came­roun ouvre grand les portes du secteur électrique au privé. A propos de ces futurs projets, Théodore Nsangou, directeur de l’entreprise publique Electricity Develop­ment Corporation (EDC), agite la carotte : « Le gouvernement camerounais favorise le partenariat public­privé. Après la construc­tion de Lom Pangar, les entreprises privées pourront être intéressées d’investir car elles bénéficieront d’un prix de revient du kilo­ wattheure compétitif et pourront assurer des exportations d’énergie vers les pays voi­sins comme le Nigeria » (Le Monde Afrique, 14/11/2016). C’est déjà parti pour l’aménage­ment hydroélectrique de Nachtigal : la Nach­tigal Hydro Power Company (Nhpc) a été fondée pour l’occasion par l’État du Cameroun, la Société Financière Internationale (SFI, filiale de la Banque Mondiale pour le secteur privé) et EDF (contrôlée par l’État français à 83%) comme premier actionnaire à 40 %. Parmi les bailleurs pressentis pour le fi­nancement du projet, auquel la Nhpc ne de­vrait contribuer qu’à hauteur de 30 %, figure la Proparco, filiale de l’AFD pour le secteur privé. EDF a dors et déjà obtenu la conces­sion de production d’électricité de l’équipe­ ment hydroélectrique de Nachtigal pour 35 ans (Agence Ecofin, 20/04/2017), deve­nant ainsi potentiellement un des plus gros producteur privé d’électricité au Cameroun.

Cercle vicieux

Pour autant, le montage financier du projet tarde à être bouclé : en plus des in­certitudes quant à l’extension d’Alucam de­ puis le retrait de Rio Tinto [10], le Cameroun connaît actuellement une crise du secteur de l’électricité. Enéo, concessionnaire du service public de l’électricité détenu à 51% par le fonds d’investissement britannique Actis depuis 2014, réclame 100 milliards de FCFA à l’État camerounais. Un bras de fer est en cours entre les deux parties, les bailleurs potentiels de Nachtigal faisant pression sur le premier pour rallonger la concession du second – Eneo ayant également des dettes à rembourser à ces bailleurs [11]. A noter qu’Eneo a transféré ses activités de transport d’électricité en 2015 vers une nouvelle société, la Sonatrel, qui a pour mis­sion de rénover et renforcer le réseau élec­trique (un programme estimé à 940 milliards de FCFA) dont l’extrême vétusté est la source de nombreux dysfonctionnements. En cause : le manque d’investissement de l’ancien actionnaire du service public d’élec­tricité depuis sa privatisation en 2001, l’amé­ricain AES. Peu importe, l’État camerounais va s’en charger -­ la Sonatrel est une entre­ prise publique – avec l’appui, bien évidem­ment, des bailleurs internationaux (la banque mondiale a déjà accordé un prêt de 200 milliards de FCFA). Pour la mise en œuvre de son programme, la Sonatrel a fait appel à l’assistance technique de la société RTE International, filiale du gestionnaire du réseau français de transport de l’électricité. Et « il n’est pas exclu que cette assistance technique de 17 mois devienne perma­nente » (Agence Ecofin, 15/07/2016). Le schéma reste le même : les bailleurs prêtent, l’État s’endette à grande vitesse (Agence Ecofin, 19/07/2017), les entreprises occidentales s’enrichissent. Mais il n’est pas sûr que les camerounais voient un jour la lu­mière au bout du tunnel.

[1La note de communication publique de l’AFD de 2012 évoque 2400 ménages, ce qui revient à peu près au même.

[2Au final ces travaux de réfection (50 milliards de FCFA) ont été co­financés par le Cameroun et l’exploitante du pipeline Cotco (la pétrolière Exxonmobil), qui refusait de participer dans un premier temps alors même qu’elle n’avait pas tenu compte du projet de barrage – pourtant connu – lors de la construction de l’oléoduc en 2003 (Investir au Cameroun, 14/11/2014)

[3Plan de gestion environnementale et sociale du projet hydroélectrique de Lom Pangar, 10/12/2012 (page 59)

[4Ibid

[5Câble 09YAOUNDE514_a

[6AFD, « Travaux d’enlèvement de la biomasse en sept (07) lots sur une superficie totale de deux mille trois cent soixante­neuf (2369) hectares dans la zone de sécurité du barrage et les zones destinées à l’aménagement des pêcheries communautaires dans le site du Projet Hydroélectrique de Lom Pangar, Région de l’Est­ Cameroun », 9 juillet 2014.

[7Au final, outre le Cameroun, ont financé (dans l’ordre) : la Banque Mondiale, l’AFD, la Banque Africaine de développement (BAD), la Banque de Développement des Etats de l’Afrique Centrale (BDEAC) et la Banque Européenne d’investissement (BEI).

[8A noter que cette aide se fait sous forme de prêts que le Cameroun devra rembourser ! Les exploitants des centrales qui bénéficieront de la régulation d’eau du barrage de Lom Pangar (quand elles seront en place !) devront s’acquitter d’une redevance d’eau pour rembourser les avances de l’État camerounais.

[9Communiqué de la Banque Mondiale, « World Bank Sanctions China International Water and Electric Corp. for Misconduct in Africa and South East Asia », 24 septembre 2014.

[10En effet Rio Tinto a annoncé son retrait d’Alucam en 2014. Aucun repreneur n’aurait été trouvé depuis etc e n’est pas faut d’avoir essayé : le Cameroun avait embauché Anthony Bouthelier, ancien directeur Afrique de Péchiney et président du Conseil d’administration d’Alucam dans les années 1980, pour le conseiller dans la recherche d’un repreneur ; il avait obtenu la pris en charge des frais juridiques et bancaires par l’AFD et c’est le groupe financier Lazard qui avait été retenu (Jeune Afrique, 5/01/2016).

[11A ce sujet lire « Cameroun : Les difficultés d’Eneo hypothèquent Nachtigal », Actu Cameroun, 11/12/2017.

#GénocideDesTutsis 30 ans déjà
Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 274 - février 2018
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