Survie

France : Paradis à l’Assemblée

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - François-Xavier Verschave

Le système des paradis fiscaux et judiciaires, en pleine expansion, est une entreprise de démolition des droits humains, en ce qu’il encourage une criminalité économique, politique et écologique mondialisée. La prolifération de ces " mondes sans loi " répond à la logique militaro-barbouzarde des grandes puissances, à l’appétit de surprofits des banques et des multinationales, à l’intérêt bien compris des mafias. C’est par là que passe le pillage de l’Afrique, le financement des guerres qui l’assaillent, l’escamotage de l’argent public et la ruine des biens publics à l’échelle mondiale. Il faudra donc bien parvenir à inscrire en tête de l’ordre du jour politique et militant - français, européen et mondial - l’interdiction de ces zones de non-droit.

Pareil sujet ne peut laisser Survie indifférente. À l’invitation du député Arnaud Montebourg, rapporteur d’une fameuse mission parlementaire sur le blanchiment, elle a organisé le 24 juin à l’Assemblée nationale un colloque intitulé Les paradis fiscaux et judiciaires : méfaits et résistances au Sud et au Nord - en prélude à une campagne de pédagogie politique sur ce péril majeur, qui menace aussi bien les peuples du Nord que ceux du Sud.

Ce colloque avait une dimension internationale avec des ressortissants de Belgique, du Canada et de Grande-Bretagne, et inter-organisationnelle. Originaire de Jersey, John Christensen anime un réseau mondial de lutte contre les paradis fiscaux, le Tax Justice Network (TJN, www.taxjustice.net) qui a déjà fait le " siège " de l’ONU, y obtenant plusieurs avancées. Le groupe Paradis fiscaux du conseil scientifique d’Attac [1] était aussi fortement représenté : Éric Alt (Syndicat de la magistrature), Christophe Delecourt (secrétaire de la CGT-Finances), Gérard Gourguechon (Syndicat national unifié des impôts) et François Lille (président de Biens publics à l’échelle mondiale) [2] .

Sont également intervenus Corinne Lepage (présidente de Cap 21) [3], Éric Toussaint (président du CADTM, Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde) [4], le journaliste Jean-Philippe Lacour (La Tribune) [5], le psychosociologue Jean-Claude Liaudet [6], le philosophe Alain Deneault [7] et le président de Survie, François-Xavier Verschave [8]. Ont été communiquées les préconisations du juge Renaud Van Ruymbeke, l’un des initiateurs de l’appel de Genève contre l’impunité de la criminalité financière, et une proposition de loi déposée récemment par le sénateur belge Pierre Galand, interdisant aux sociétés faisant appel à l’épargne publique belge d’avoir des filiales ou sous-filiales dans les paradis fiscaux. Comme quoi la défense des petits épargnants grugés par les scandales boursiers (Enron, Parmalat, Vivendi, etc.) peut aussi être un levier salutaire ! Cette proposition faisait l’objet d’un autre colloque ce même 24 juin à Bruxelles.

Nous ne résumerons pas ici les débats de notre colloque parisien, qui a été filmé et enregistré. Nous en publierons des restitutions. Surtout, ce temps fort a permis à la fois de mesurer le chemin à parcourir et d’entrevoir les moyens de ce parcours - alliances et opportunités. Car la fascination névrotique pour l’argent sans contraintes vient de très loin, et il faudra réunir beaucoup de convictions pour remonter la pente de la dérégulation. De même que la canicule a popularisé l’effet de serre, peut-être faudra-t-il un " accident " à forte charge symbolique pour, enfin, anticiper les conséquences de l’absence d’engagement.

François Xavier Verschave

[1Ce groupe a publié un ouvrage d’initiation, Les Paradis fiscaux, Mille et une nuits, 2001.

[2Auteur de Pourquoi, l’Erika a coulé ? Les paradis de complaisance, L’Esprit frappeur, 2000.

[3Ancienne ministre de l’Environnement, coauteure avec François Guéry de La politique de précaution (PUF, 2001), elle s’apprête à publier en octobre Santé et environnement chez Jacques-Marie Laffont.

[4Auteur de La finance contre les peuples. La bourse ou la vie (Syllepse, 2004).

[5À travaillé avec Arnaud Montebourg et Vincent Peillon, président de la mission parlementaire sur le blanchiment, à l’ouvrage Les milliards noirs de la mondialisation, Hachette Littérature, 2004.

[6Auteur de Le complexe d’Ubu ou la névrose libérale, Fayard, 2004.

[7Auteur d’une thèse sur Georg Simmel et sa Philosophie de l’argent, et de Paul Martin et compagnies (cf. Lire).

[8Auteur sur ce thème de L’envers de la dette. Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola (Agone, 2001) et Noir Chirac (Les arènes, 2002).

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
a lire aussi